LA FAIM DU TIGRE

 

 

René Barjavel

DEDICACE OPTIMISTE :

A mes petits-enfants
et à leurs petits-enfants
.

Page 14

Tout être vivant normalement constitué n’est qu’un organe de reproduction. Les organes divers qui lui sont associés sont tous à son service et n’existent que pour lui permettre de survivre, et d’accomplir sa mission.
La matière vivante ne semble pas avoir d’autre raison d’être que de s’étendre dans l’espace et se perpétuer dans le temps.
Les espèces et les individus chargés d’assurer cette double expansion n’ont aucune possibilité de se soustraire à leur devoir, leur existence est aussi froidement tendue par lui que le fil à plomb par la pesanteur. Même si le vent l’émeut, il revient toujours à la verticale, et c’est toujours autour d’elle qu’il balance.

Pages 23 et 24

L’individu ne s’est pas fait, il n’a pas voulu sa vie, et sa vie continue sans le recours de sa volonté.
a aucun moment, il ne continue d’exister parce qu’il le veut. C’est une organisation totalement indépendante de sa conscience et de ses décisions qui le maintient en vie .Son intelligence est trop faible, son attention trop instable, son ignorance trop garnde pour qu’il puisse assurer cette tache, même pendant quelques instants. Si un individu devenait tout à coup responsable de son corps, celui-çi sombrerait aussitôt dans le désordre et la décomposition. Le gouvernement d’un monde aussi complexe que le corps humain réclame une connaissance totale des ressources de la matière et des lois de notre univers. Il exige un éveil perpétuel, une attention ininterrompue , une capacité de réception , de coordination et de décision qui ne laisse en dehors du circuit de la vie aucune parcelle de l’organisme. Tout cela est très loin au-dessus des possibilités de connaissance, de compréhension et de volonté humaines. L’homme est comme logé en lui-même à la façon d’un passager incompétent. Il ignore tout de la conduite d’un organisme qui ne dépend pas de lui, et qu’il est tout juste capable de détraquer par son comportement.
Ce n’est pas l’homme qui a décidé de son commencement, ce n’est pas lui qui fait le nécessaire à tout instant pour continuer de fonctionner, ce n’est pas lui qui doit décider du moment ou son fonctionnement s’arrêtera. Le suicide est considéré par le plupart des religions comme le pire des péchés et provoque toujours, chez les proches de celui qui s’y est livré, une stupéfaction mêlée d’une sorte d’horreur.
Car c’est une intervention de l’individu dans un domaine qui n’est pas le sien. Peut-être le meurtre est-il moins grave : peut-être est-il biologiquement normal pour un individu de provoquer la mort d’autres individus, de même qu’il lui est normal de provoquer, sinon causer, d’autres naissances. Mais pas la sienne.

Pages 26 et 27.

Produit de la transformation de la cellule initiale et de l’activité de milliards de cellules usines, l’homme ne peut à aucun moment et d’aucune façon intervenir pour diriger leur travail. Il est leur résultat, non leur maître. Il les maltraite, les empoisonne, les asphyxie, les mutile. Elles font face, tant qu’elles peuvent. Quand la mort survient pour l’individu et pour elles, quand la matière vivante se défait et retourne aux éléments, une de ces cellules, ou deux, ou plusieurs parmi des milliards, s’est détachée de l’individu et a transmis la vie et les ordres. Le forme de vie que lui et ses semblables sont chargés d’assurer continue. L’individu a servi à cela. Il a servi à maintenir, pour sa part infime, l’énorme courant qui entraîne, parmi tant d’autres, son espèce dans le temps et l’espace.
Né d’une goutte de vie qui porte des ordres, il doit porter plus loin l’une et les autres et faire, quand vient le moment, se détacher de lui des essaims de cellules messagères dont l’une ou deux ou plusieurs porteront plus loin que lui les ordres par lesquels il a vécu et qui lui survivront.
Déterminé par ses constituants, emporté par ce qu’il constitue, impuissant à se diriger, ignorant de sa direction, l’être humain n’a qu’un apparence de vie autonome. Son existence individuelle est une supercherie.

Pages 41 et 42.

L’homme obéit, comme la souris ou l’éléphant, comme les poissons et les petits oiseaux. Il suffit d’un sein qui pointe, d’un œil au regard las, d’une jambe, d’une chevelure, d’une voix, et qu’il soit sava,nt atomiste ou débardeur, voilà l’homme qui se précipite. Il n’a certes pas conscience de cette passivité, et croit bien au contraire accomplir une série d’actes parfaitement voulus et réfléchis. L’être humain de sexe mâle en qui s’est éveillé le désir d’un être humain du sexe opposé, qui franchit ou détruit tous les obstacles qui l’en séparent, qui fait fondre son indifférence, anéantit ses scrupules, dissipe ses craintes, l’arrache à ses parents ou à son mari pour en faire sa femme ou sa maîtresse et se couche enfin en elle, est bien persuadé à cet instant suprême que cette possession est l’aboutissement de son effort conscient, obstiné, volontaire, le couronnement victorieux de son action individuelle, alors qu’en réalité il a couru derrière son sexe, lequel était orienté comme l’aiguille d’une boussole par le champ magnétique de l’espèce.
Et la femme si maligne qui se fait choisir par l’homme qu’elle a choisi, qui lui suscite des obstacles afin qu’il puisse les écarter, qui s’éloigne pour qu’il accoure, qu’il résiste pour que l’effort qui la vaincra soit plus grand, la femme si certaine de mener le jeu est elle-même menée par la naissance mensuelle du minuscule, du mystérieux, de l’impératif ovule qui veut recevoir la cellule complémentaire grâce à laquelle il pourra commencer à se diviser.
Dans la vie des être humains, le choix du partenaire est l’acte le plus involontaire de toute l’existence de l’individu, après sa propre naissance. La formation d’un couple est le résultat de la loi d perpétuation de l’espèce jouant sur des affinités héréditaires, dans la multitude des hasards sociaux. Cela s’appelle mariage, passion, jalousie, adultère, aventure, allocations, revolver, prostitution, famille. C’est ce que nous nommons l’amour.

Pages 125 et 126.

En 1119, le concile de Latran fulmine contre l’arbalète et en interdit l’emploi entre chrétiens.
L’arbalète est adoptée par toutes les armées européennes et restera en usage jusqu ‘à…
… l’arquebuse à son apparition est qualifiée d’ « arme diabolique », et les arquebusiers faits prisonniers sont tous exécutés.
En 1546, en France, une ordonnance royale interdit le port d’armes à feu même aux gentilhommes, sous peine d’être saisis et étranglés sur le champ, sans procès.
En 1964, le concile Vatican II fulmine contre la Bombe, et en déconseille l’emploi entre les hommes, chrétiens ou non.
Chaque arme nouvelle inspire une terreur nouvelle, ce qui n’empêche ni sa fabrication, ni son stockage, ni son utilisation.
On ne l’abandonne que si l’on trouve une arme encore plus efficace.
il en est ainsi depuis le caillou et le bâton. Jusqu'à la Bombe et au-delà. Si au-delà il y a .
Le concile de Latran n’a pas fulminé contre la guerre.
Le concile Vatican II a estimé qu’il y a des guerres légitimes.
Nous serons bénis avant d’être grillés.
A moins que les prêtres des deux camps n’aient même pas le temps de lever leur main onctueuse.

accueil journal OVNI magie histoire cryptozoologie livres citations citations cons jeux de rôles lois stupides livre d'Or