Ora lege lege lege relege labora et invenies
Prie lis lis lis relis travaille et tu trouveras

Mutus Liber


I. Introduction

Le Mutus Liber ou Livre Muet est l'un des fleurons de l'iconographie alchimique. Eugène Canseliet en a établi une édition critique en 1958. Il y revient dans l'Introduction de son Alchimie quand il évoque la composition gravée qui abrite le titre :

"Le livre Muet, dans lequel cependant toute la Philosophie hermétique est représentée en figures hiéroglyphiques, consacré au Dieu miséricordieux, trois fois très bon et très grand, et dédié aux seuls fils de l'art, par l'auteur de qui le nom est Altus.

Mutus Liber, in quo tamen tota Philosophia hermetica, figuris hieroglyphisis depingitur, ter optimo maximo Deo misericordi consecratus, solisque filiis artis dedicatus, authore cuius nomen est Altus."

Ce texte est suivi, d'après E. Canseliet de nombres en chiffres arabes qui indiquent des passages de la Bible :
21. 11. 82. Neg. - 93. 82. 72. Neg. - 82. 31. 33. Tued. dont le rétablissement conduit à : Gen(esis) - Genèse - chap. 28, V/ 11 et 12 - Gen(esis) - Genèse - chap. 27 V/ 28 et 39 - Deut(eronomium) - Deutéronome - chap. 33, V/ 13 et 28.

I. Tableau des planches

 

En 1677, apparut un ouvrage ne comportant aucun texte. Il fut édité à La Rochelle par Pierre Savouret. Une autre édition parut vers 1725 à Paris. C'est Eugène Canseliet qui en retrouva la trace dans le catalogue distribué en 1937 par un libraire parisien, Thiebaud, successeur de Nourry [les planches sont celles présentées dans l'édition de La Rochelle]. On connait aussi des planches dépareillées qui sont conservées dans la collection alchimique de l'université de St Andrews. Plus tard, vers 1702, le médecin genevois Jean-Jacques Manget inclut les planches dans sa Bibliotheca chemica curiosa ; il semble que la version de Manget soit plus soignée. On suppose que l'auteur se serait dissimulé sous l'anagramme d'Altus, qu'en décodant, l'on peut transformer en Sulat : il s'agirait de Jacob Saulat, sieur des Marez. Celui-ci déclara en effet avoir découvert le manuscrit lorsqu'il sollicita le privilège de l'éditer à son compte. Il fut accordé par Louis XIV à Saint-Germain, le 23 novembre 1676. J. Van Lennep ajoute dans son Alchimie (p. 231) qu'un argument de poids fut ajouté par Serge Hutin quand il découvrit que les armoiries figurant sur la quinzième planche étaient celles du sieur Saulat des Marez. Nous commentons les planches du Mutus Liber en y ajoutant des commentaires de Magophon, alias Pierre Dujols, tirés de son Hypotypose. On verra que plusieurs passages de ce texte ont été repris à peu intacts dans le Mystère des Cathédrales, ce qui, de notre avis, laisse peu de doute quant à l'auteur présumé du Ier tome de la trilogie. Voici les commentaires de Magophon, avant qu'il entame l'examen des quinze planches :

"Il s’est formé autour du Mutus Liber une légende absurde. Une Ecole - qui n’a d’hermétique que le nom - a fait à cet ouvrage une réputation d’obscurité impénétrable et, de ce chef, le vénère comme un sacrement, sans le comprendre. C’est une erreur; de même que traduire Mutus Liber par le Livre muet, sans paroles, est un contresens philosophique. Tous les signes adoptés par l’industrie humaine pour manifester la pensée sont des verbes. Les Latins - ce mot entendu congrûment appellent le dessin, la peinture, la sculpture et l’architecture, au moyen desquels les Hiérogrammates réservent aux élus les arcanes de la Science, mutae artes, c’est-à-dire les arts symboliques.

Qu’est-ce qu’un symbole? Sumbolh est une convention, un signe de reconnaissance. Un symbole est donc ce que nous nommons aujourd’hui un " Code ", un système tacite d’écriture adopté pour la correspondance diplomatique, voire commerciale, les communications télégraphiques, sémaphoriques, etc. Pour un homme illettré, tout livre est mutus. Un volume en hébreu, sanscrit, chinois, est un mutus liber, un libre muet, pour le plus grand nombre, encore qu’ils soient instruits dans leur propre langue. Il faut donc se faire à cette idée, toute simple, que le Mutus Liber est un libre comme les autres et qu’il peut se lire en clair, si l’on en possède la grille.

D’ailleurs, les ouvrages d’alchimie, en vers, en prose, en latin, en français ou tout autre idiome, ne sont eux-mêmes que des cryptogrammes. Bien qu’écrits avec les lettres banales de l’alphabet et le vocabulaire commun, ils n’en demeurent pas moins indéchiffrables pour quiconque en ignore la clef. A dire vrai, entre les deux procédés sténographiques, celui du Mutus Liber est encore le plus transparent, car l’image objective est certainement plus parlante que les tropes littéraires et les figures de rhétorique, surtout en une matière aussi expérimentale que celle de la chimie.

En épinglant ces quelques pages de commentaires aux planches allégoriques du Mutus Liber, nous nous sommes proposé, sans quitter le manteau du philosophe, d’en faciliter la lecture, par une interprétation sincère, aux véritables inquisiteurs de science, probes, patients, laborieux comme les diligentes abeilles, et non aux curieux, désœuvrés et frivoles, qui passent leur vie à papillonner inutilement de livre en livre, sans jamais s’arrêter à aucun pour en extraire la mellifique substance.

Eh quoi ! La grammaire, la géographie, l’histoire, les mathématiques, la physique, la chimie et le reste ne deviennent accessibles qu’après de longs et pénibles efforts, et l’on voudrait entrer au débotté dans le " Palais du Roi " sans observer les convenances et se soumettre aux lois de l’étiquette ! Une lecture hâtive et superficielle ne saurait remplacer l’étude austère et grave. Les sciences profanes elles-mêmes ne sont pénétrables et assimilables qu’à la suite d’un travail soutenu et prolongé.

On peut nous objecter que l’Université compte d’illustres grammairiens, géographes, historiens, mathématiciens, physiciens et chimistes, mais qu’on n’y signala jamais le moindre alchimiste. Et si l’agrégé d’alchimie est inconnu, c’est que l’alchimie est une chimère. Cet argument ad hominem n’est pas sans réplique : une chose cachée n’est point pour cela inexistante, et l’alchimie est une science occulte  ; nous dirons mieux : elle est la science occulte tout entière, l’arcane universel, le sceau de l’absolu, le ressort magique des religions, et c’est pourquoi on l’a appelée l’Art Sacerdotal ou Sacré.

Il y a dans toutes les croyances imposées au vulgaire au moyen d’une mythologie appropriée: Bible, Védas, Avesta, Kings, etc., un substratum positif qui est l’assise des sanctuaires de tous les cultes répandus sur le globe. Ce mystère, reconnu dans le catéchisme comme l’apanage des Pontifes - qui ne sont pas les Dignitaires publics - est l’alchimie sur tous les plans: physique et métaphysique. La possession exclusive du sacrarium fait la force des Eglises; aussi veillent-elles sur le " secret maçonnique " avec un soin inquiet et jaloux, secondées par une police et une censure ombrageuse.

Nous n’avançons rien au hasard, et cependant ces allégations peuvent sembler gratuites, parce qu’invraisemblables, attendu que, depuis l’invention de l’imprimerie, les livres hermétiques ont toujours été publiés librement avec la licence des autorités civiles et religieuses. Et rien, en effet, ne s’opposait à la diffusion de ces libellés écrits en langues connues, mais en dedans; à telle enseigne que les plus grands chimistes de L’Ecole de Lavoisier à Berthelot- s’y sont brisé le front sans résultat. N’est ce pas ici le lieu de rappeler la méprisante apostrophe d’Artéphius et les avertissements hautains des Adeptes qui déclarent, sans ambages, n’écrire que pour ceux qui savent et leurrer les autres ! Ainsi fait-on parler le " Christ " dans les Evangiles, et les disciples se modèlent sur le " Maître ".

Mais, pour être une science cachée, l’alchimie n’en est pas moins une science réelle, exacte, conforme à la raison et, de plus, rationaliste. De tous temps, il y eut des " faiseurs d’or "; les " gentilshommes verriers ", même de nos jours, la transmutation opère encore des miracles. A la suite de débats sensationnels et peu distants [Cette introduction a été écrite avant la première guerre mondiale. (N. de l’Ed.)] on a laissé dire - et au milieu de quelle stupeur que l’Administration de la Monnaie aurait saisi, sans autre forme de procès - et pour cause ! - la production d’un alchimiste contemporain: - " Vous ne devez pas savoir pouvoir faire de l’or ! " Lui dit-on d’un air comminatoire, en le renvoyant les mains libres, mais vides. Est-il donc défendu d’être savant ou alors l’alchimie serait-elle un secret d’Etat ? Cela n’emporterait point cette conclusion naïve les ministres qui se succèdent soient au fait de la Kabbale. Les rois règnent, mais ne gouvernent pas, suivant un aphorisme célèbre. Et il semble bien, par moment, qu’il y ait encore, dans la coulisse, quelque éminence grise qui tire les ficelles! Le fameux " Galetas du Temple " n’est peut-être pas si aboli qu’on le suppose, et il y aurait un livre surprenant à écrire sur les filigranes des billets de banque et les sigles des pièces de monnaie.

Mais dans ce cas, dira-t-on, pourquoi l’or est-il devenu si rare que la vie sociale en est comme paralysée ? Les espèces ne se sont pas volatilisées, elles se sont déplacées, et il faut attendre qu’elles reviennent à leur point de départ par un mouvement économique inverse. Seulement, une trop grande lenteur dans ce retour peut avoir des conséquences incalculables.

La politique des peuples est réglée par un pacte métallique secret qui ne peut être violé sans entraîner les plus graves complications internationales. On tirera donc des billets à tour de bras, mais on ne frappera plus de pièces d’or. Et pourtant, ce n’est point que l’or manque : il s’étale ostensiblement, et avec quel faste, sur d’innombrables épaules, autour de poignets, de doigts et même de jambes dont d’élégance et l’esthétique laissent parfois à désirer. Rien ne serait, partant, plus facile pour l’Etat que d’échanger son papier contre de la matière précieuse et de mettre les " coins " à l’œuvre. C’est paradoxal, mais c’est la vérité. Il y a donc à cette éclipse momentanée du numéraire or une raison profonde fondée sur la sagesse. " Or est qui or vaut ", dit un adage. Si la frappe en était licite aux nations qui ont épuisé leurs réserves normales, la surabondance en entraînerait l’avilissement. L’étalon fiduciaire n’offrirait plus aucune garantie et équivaudrait à de la fausse monnaie. L’équilibre financier serait rompu; ce serait la mort des affaires, la ruine mondiale. C’est pourquoi la production " naturelle " de l’or est elle-même limitée, si bien qu’on refuse la concession de nouvelles mines et jusqu’à son extraction à pauvre rendement des sables fluviatiles et autres.

Cependant, l’heure est proche où la science réclamera intégralement tous ses droits, et ou l’occulte redeviendra manifeste comme il le fut jadis. Le savant Girtaner l’a annoncé en basant son opinion sur des lois ignorées, mais certaines: " Au XXème siècle, la Chrysopée sera dans le domaine public ". Cet événement considérable est subordonné, évidemment, à un statu social tout différent de celui qui nous régit; mais nous allons fort, le monde tourne vite, et qui peut prévoir la charte de demain !

Toutefois, si l’alchimie se bornait uniquement à la transmutation des métaux, ce serait une science inappréciable sans doute au point de vue industriel, mais assez médiocre au sens philosophique. En réalité, il n’en est pas ainsi. L’alchimie est la clef de toutes les connaissances, et sa divulgation complète est appelée à bouleverser de fond en comble les institutions humaines, qui reposent sur le mensonge, pour les rétablir dans la vérité.

Ces considérations préliminaires nous ont paru opportunes, avant de prendre charitablement le lecteur par la main pour le conduire dans les inextricables méandres du labyrinthe.

Comme notre désir est d’être utile aux chercheurs, mais que nous ne pouvons, en quelques pages, écrire un traité technique, nous devons, avant d’entrer en matière, orienter le disciple vers l’ouvrage qui semble le mieux correspondre aux figures du Mutus Liber. La plupart des manipulations indiquées dans ce recueil de symboles se trouvent assez bien décrites par le plus notoire des philosophes, dans L ‘Entrée Ouverte au Palais Fermé du Roy d’Eyrénée Philalèthe.

Ce n’est pas qu’il n’y ait plus rien à y ajouter. Loin de là, au contraire. La pratique de Philalèthe, qui nous est présentée sous des dehors aimables et persuasifs, compte parmi les fictions les plus subtiles et les plus perfides de la littérature hermétique. Elle renferme cependant la vérité, mais comme le poison recèle quelquefois son antidote, si on sait l’isoler de ses alcaloïdes pernicieux. Le cas échéant, nous signalerons les traquenards à mesure qu’ils se présenteront sous nos pas.

Le Mutus Liber se compose de quinze planches d’emblèmes, les unes véridiques, les autres sophistiques, et disposés dans un de ces beaux désordres qui, suivant le précepte de Boileau, est un effet de l’art."

Nous sommes dans l'ensemble d'accord avec ce qu'écrivait Pierre Dujols, même si nous ne pouvons pas partager ses vues quant à la possibilité même des transmutations. Ce n'est pas que nous ne le souhaitons pas, mais la raison a ses bornes là même où commence la poésie. Et même encore plus loin, si l'on veut bien entendre que la cabale hermétique a pour base une forme rare de poésie, celle qui dit par les mots du coeur et de la finesse d'esprit ce que d'aucuns voudraient ne prendre qu'à la lettre. Auquel cas, inutile qu'ils s'attardent sur l'alchimie, car, comme le dit Magophon, la " Philosophie ne leur est pas idoine ". Voici ce qu'écrivait E. Canseliet, en introduction à l'analyse de la Porte alchimique de la villa Palombara :

"Magophon, c'est la voie du mage : magou, magou, du mage et jwnh, phoné, voix, parole. Le pseudonyme dissimulait Pierre Dujols de Valois qui rédigea, pour la première fois, une excellente explication des planches du Livre muet - Mutus Liber.cette édition, la troisème depuis 1677, après celle de Jean-Jacques Manget, en 1702, qui fut achevée d'imprimer le 23 juin 1914, donna la naissance à 285 exemplaires, numérotés et paraphés par Emile Nourry. Parmi ceux-ci, nous possédons le numéro 22 dont Pierre Dujols fit hommage à notre Maître et dont nous donnons, en fac-similé, l'envoi manuscrit sur la page de faux titre. Cela sans commentaire, si ce n'est que nous traduisons ces petits vers latins, simplement pour détromper ceux qui veulent que le libraire-érudit, mort en 1926, ait été Fulcanelli :

 


 
Ouverte aux ingénieux, - Et scellée pour les sots, - Je t'offre cette lecture - Pour nous élucidée." [Deux Logis Alchimiques, Pauvert, 1979]

Pierre Dujols était persuadé que l'alchimie spéculative était incomplète et trompeuse et que les textes, de même que les images, revêtaient des significations plus profondes, non pas par leur ésotérisme avoué mais par leur exotérisme caché. Il répondit un jour à son ami Paul le Cour, qui voyait l’alchimie comme une ascèse intérieure :

« qu’il était complètement dans l’erreur et qu’il ne pouvait pas comprendre l’intellectualisme hermétique sans travailler sur la matière, que la terminologie hermétique ne pouvait être
remplacée par une terminologie scientifique »

Le 19 avril 1926, peu après qu'il eût terminé de lire Le Mystère des Cathédrales,  Pierre Dujols devait décéder, âgé de 64 ans.

"Je l'ai salué quelquefois, déclare Canseliet, entr'aper-çu sur son grabat, où il gisait perclus, souffrant d'une arthrose - comme Scarron. Il ne pouvait pas plier les genoux ni, par conséquent, quitter la position assise. Alors, le soir, quand il s'étendait, ses genoux restaient en angle et lui servaient de pupitre."

[pour la commodité de la consultation, vous trouverez d'abord les planches en vignettes, à agrandir en cliquant dessus. Chaque planche est ensuite commentée, et peut être agrandie de même].


planche 1


planche 2


planche 3


planche 4


planche 5


planche 6


planche 7


planche 8


planche 9


planche 10


planche 11


planche 12


planche 13


planche 14


plache 15

Explications concernant les opérations qui se déroulent aux planches 4, 5, 6, 7 et 10

Pour un livre muet, le Mutus Liber [ML] peut être disert à un étudiant qui a lu ses textes. Posons d'abord que le ML est constitué d'une série de planches formant l'oratoire et d'une autre série formant le laboratoire. La planche 1 sert de portique et montre que c'est du Mercure qu'il sera question ici. La relation à l'airain ne fait aucun doute là-dessus. La planche 4 montre comment on obtient la première matière, celle qui donne accès au Mercure commun. Cette matière est formée de deux substances, l'une voilée par la figure d'Arès et l'autre par celle de Vénus-Aphrodite. La réunion des deux fournit une substance liquide, idéalisée par la rosée de mai, que le couple recueille dans de larges bassines. Ce sel fait l'objet d'une première calcination à la planche 5. On recueille un premier Caput mortuum, qui correspond à un sel en forme de D et sans doute de nature mercurielle, là encore purement idéalisé : il s'agit du Mercure commun. L'esprit, qui s'est condensé dans le gros ballon qui correspond au récipient est ensuite mis au fourneau au bain de sable. La planche 6 montre le recueil de la substance après qu'elle a été mise en digestion au bain de sable. Le matras ouvert est disposé au fourneau à réverbère et va donner, là encore deux produits, l'un sous forme d'un résidu qui correspond au Soufre, figuré par une | et l'autre sous forme d'un autre esprit qui va se condenser dans le récipient. A la fin de la planche 6, le Mercure D est mis à calciner au fourneau dans un pot. Vient la planche 7. Dans un premier temps, on mêle l'esprit obtenu précédemment et le Mercure commun qui a été calciné. Le tout est mis en calcination et on recueille un troisème sel, sous forme d'une ¯ qui correspond au double Mercure. C'est ce qu'exprime la scène de l'oratoire du bas de la gravure où l'on voit Saturne dévorer son propre enfant. Enfin, vient la planche 10. On prend le Soufre qui correspond à la | que l'on joint à ¯ qui correspond au double Mercure. Le tout
{|¯} est pesé selon les proportions requises et mis dans un matras qui est scellé au feu de lampe : ce serait le fameux sceau d'Hermès. C'est manifestement la voie humide qui est ici exposée, celle que nous n'avons pu, jusqu'à présent, malgré une section entière, dévoiler autant que nous l'aurions voulu...Le matras est disposé ensuite dans l'athanor philosophique et la Grande coction démarre. On doit passer, selon la tradition, par trois couleurs, en débutant par le noir, puis le blanc et enfin le rouge. L'opération entière semble plus complexe que celle qui a été décrite, parce qu'il faut passer par des réitérations de la même technique, ainsi que semblent le montrer les planches intercalées, notamment les deux couples 8-9 et 11-12. Les planches 8 et 11 ont un rapport évident avec la planche 2. C'est la partie supérieure qui diffère en ce que, à la planche 2, les acteurs hermétiques nous sont en quelque sorte présentés, de part et d'autre de Jupiter, tandis qu'aux planches 8 et 11, nous apercevons le Mercure philosophique et les aigles qui indiquent une sublimation. La planche 13 ne diffère de la planche 10 que par les chiffres qui apparaissent en bas et à droite. Ils indiqueraient le pouvoir de multiplication de la teinture...La planche 14 semble être comme un mode d'emploi. La partie supérieure montre trois tours qui correespondent à l'athanor. Il y a 3 coctions. La vignette au-dessous montre les trois chiffres romains : VI - II - X qui correspondent au triangle de feu des astrologues, avec respectivement : Lion - Bélier - Sagittaire. Si l'on fait l'hypothèse qu'il y a concordance entre les tours et les 3 séries, la quenouille serait peut-être l'indice d'un feu qui doit être dosé en sorte que le contenu soit dans un état filant, mais alors on ne comprend plus pourquoi c'est la voie humide qui est exposée, car la température s'élève bien au-delà de 500 °C et le matras volerait en éclat. En résumé, il serait excessif d'observer dans ces gravures allégoriques le travail réel pour la voie humide. Mais il y a d'importantes indications à retenir concernant les questions de la séparation, de la conjonction et de la sublimation.

¯

 Mutus Liber

 
planche 1

 
L'échelle des philosophes sépare en deux parties cette image, encadrée par des branches de rosier ; deux anges sonnent de la trompette ; un dormeur est étendu, allongé sur le côté droit sur une roche ; en haut, la lune en son dernier quartier.

L'échelle se retrouve à la planche II du Mystère des Cathédrales et Fulcanelli la commente ainsi :

"Maintenue entre ses genoux et appuyée contre sa poitrine se dresse l'échelle aux neuf degrés -scala philosophorum- hiéroglyphe de la patience que doivent posséder ses fidèles, au cours des neuf opérations successives du labeur hermétique..."

et d'ajouter :

"La patience est l'eschelle des Philosophes, nous dit Valois [Oeuvres de Nicolas Grosparmy et Nicolas Valois, Mss. biblioth. de l'Arsenal, n° 2516 (166 S.A.F.)], et l'humilité est la porte de leur jardin ; car quiconque persévérera sans orgueil et sans envie, Dieu lui fera miséricorde."

Essayons de décrypter les mots-clefs ; la patience renvoie à patio [souffrir, supporter] qui est une indication sur l'un des deux principaux corps dont est composée la pierre : le patient d'abord, qui est le Corps ou Sel, dont l'animal fétiche est le cerf. L'agent ensuite, qui est le Soufre rouge et dont l'animal symbolique est la licorne. Nous avons identifié ailleurs le patient à une Terre et l'agent à une chaux métallique qui est la teinture de la Pierre.
L'humilité [humilis] de humus [sol, terre] nous indique qu'une substance ne s'élève pas du fond de la cuve lorsqu'elle est maintenue en solution : autrement dit, elle précipite. C'est la classique allégorie de l'état « humble et modeste » ou du caractère « boueux, limoneux » que les Adeptes emploient pour désigner la pierre des philosophes. Lorsque Nicolas de Valois dit que l'humilité est la porte du jardin, il s'agit de la stricte vérité puisque, sous l'humilité, se cache le dissolvant universel à son stade premier -Lion vert-, appelé aussi Mercure commun. Son animation, par infusion des Soufres, le transformera en Lion rouge.
L'orgueil ou la fierté [ferus] traduit un caractère sauvage, non cultivé mais aussi grossier, cruel et se rapproche par assonance de ferrum [le fer, au sens de glaive ou d'épée mais aussi au sens de rouilleà ferre] ; il s'agit là d'une indication sur le travail du 3ème oeuvre, en son début, là où le chevalier doit combattre le dragon écailleux qui figure le Mercure [on peut trouver dans l'emblème XLI de M. Maier en son Atalanta fugiens, une bonne analogie avec le sanglier de Calydon]. Ce dragon, d'ailleurs, est un symbole ubiquitaire. Il signifie dans une première acception l'une des matières premières qui se trouve dans un état feuilleté, friable et qui présente parfois des points colorés qui signalent une partie vitriolique. Dans une seconde acception, le dragon écailleux est le symbole du Mercure, comparable à Cronos. L'une des gravures du De Lapide Philosophorum de Lambspinck illustre parfaitement le devenir de ce dragon, à une phase avancée de la Grande coction.
L'envie doit être comprise dans le sens de désir [regretter, déplorer une perte] qui nous renvoie aux pleurs des mères du massacre des Innocents de N. Flamel, c'est-à-dire à l'époque de l'introduction du Corps et de l'Âme dans l'Esprit [comprenez la dissolution du Sel et du Soufre dans le Mercure].
Les neuf opérations, enfin, représentent le temps hermétique de la Grande Coction

[Léto souffre pendant neuf jours et neuf nuits les douleurs de l'enfantement, i.e. avant le début de la coagulation. Léto ou Latone fut assez heureuse pour aborder l'île de Délos, où il accoucha d'Apollon et d'Artémis, autre nom de Diane aux cornes lunaires]

et les Anges, qui selon le pseudo-Denys, sont hiérarchisés en trois triades. Ces anges, nous les voyons, qui s'apprêtent à éveiller le dormeur, c'est-à-dire à animer le Mercure. Car cette scène n'est qu'une allégorie de l'animation du Mercure et nous donne le sujet du Mutus Liber. cette scène se rapporte évidemment au Lion vert, la grande inconnue du problème ; cette allégorie se rapporte aussi à la dissolution des deux principes dans le Mercure philosophique et au laiton que certains auteurs ont appelé l’airain. Ce dormeur est sur le point d'être réveillé au son de l'airain. C'est l'opération de la transformation du Lion vert en Lion rouge qui est symbolisée. Les roses être rapprochées de « nitri flore » qui désigne la fleur de nitre. On en récoltait jadis en Egypte et en Macédoine. Il s'agit probablemant d'un sel alcalin. Un doute subsiste dans l'interprétation du quartier lunaire dans la mesure où certains critiquent ont indiqué que la lune devrait plutôt être à son premier quartier ; nous nous rangeons à cette vision dans la mesure où le travail va commencer. La Lune en son premier quartier, nous l'avons montré dans la section de l'Olympe Hermétique, désigne le Mercure philosophique, alors que la Lune dans son dernier quartier désigne le Sel des philosophes. On connait une autre version de cette planche où l'on voit, d'après E. Canseliet, que :

"...l'alchimiste sommeille, paresseusement étendu, une énorme roche lui servant d'oreiller, non loin d'une nappe profonde qui alimente, en chute vive, le ruisseau coulant à ses pieds."

On ne saurait en vérité mieux parler du Mercure philosphique. Le ciel étoilé et serein renvoie évidemment à Jupiter, arbitre suprème dont le rapport avec Thémis est des plus étroits. Ce ciel serein est aussi celui de la rosée de mai, qui symbolise le dissolvant. De cette première planche, Magophon nous a donné l'interprétation suivante :

"La première, qui sert de frontispice, est vraiment capitale. De sa compréhension dépend tout le succès de l’Œuvre. On y voit, dans un cartouche formé de deux rosiers entrelacés, un homme endormi sur un roc où végètent des kermès rabougris. Une eau limpide s’en épanche avec des reflets métalliques. A côté du dormeur, sur une échelle - l’Escalier des Sages - deux anges sonnent de la trompette pour le réveiller. Au-dessus, un ciel nocturne propice au repos : les étoiles brillent et la lune découpe sa corne d’abondance.

Cette page initiale comporterait une critique non imputable à l’auteur instruit, mais à l’artiste profane qui, dans la reproduction des figures, a commis, sans s’en douter, un lourd contresens. Et c’est déjà un grand point que de le signaler, sans qu’il soit nécessaire d’insister davantage. Les gloses hermétiques en avertiront le disciple qui ne jugera pas inutile de s’informer.

L’Homme endormi est le sujet de l’Œuvre. Quel est ce sujet ? Les uns disent que c’est un corps ; d’autres affirment que c’est une eau. Les uns et les autres sont dans le vraie, car une eau, dénommée " la belle d’argent ", jailli de ce corps que les Sages appellent la Fontaine des Amoureux de Science. C’est le mystérieux selage des Druides, la matière qui donne le sel ( de sel pour sal et agere produire ). Le secret du magistère est d’en dégager encore le soufre et d’en utiliser le mercure, car tout est dans tout. Certains artistes prétendent s’adresser ailleurs pour cet effet, et nous ne nierons pas que l’hydrargyre de cinabre puisse être de quelque secours dans le travail, si on sait dûment le préparer soi-même ; mais on ne doit l’employer qu’à bon escient et à propos. Pour nous, celui qui parvient à ouvrir le rocher avec la verge de Moïse, et ce n’est pas une mince confidence, a trouvé la première clef opératoire. Alors, sur cette pierre abrupte fleuriront les deux roses qui pendent aux branches de l’églantier, l’une blanche et l’autre rouge.

On nous demandera, et non sans raison, quel verbe magique est capable d’arracher aux bras de Morphée notre Epiménide, qui semble vraiment sourd aux clameurs des buccines. Ce Verbe vient de Dieu, porté par les anges, les messagers de feu. C’est un souffle divin qui agit de manière invisible, mais certaine, et ce n’est pas une hyperbole. Sans le concours du ciel, le travail de l’homme est inutile. On ne greffe les arbres ni on ne sème le grain en toutes saisons, chaque chose a son temps. L’Œuvre philosophale est appelé l’Agriculture Céleste, ce n’est pas pour rien ; un des plus grands auteurs a signé ses écrits du nom d’Agricola, et deux autres excellents adeptes sont connus sous les noms de Grand Paysan et de Petit Paysan.

Le disciple devra donc méditer longuement sur cette première planche, la confronter avec les apologues en langue vulgaire. Puisse-t-il être assez heureux pour entendre lui-même la voix du ciel ; mais qu’il sache, auparavant, qu’il y prêtera l’oreille en vain, s’il n’est nourri lui-même des Saint Lettres."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Pierre Dujols, alias Magophon, manie la cabale hermétique avec une dextérité consommée. Certains prétendent que Dujols, le libraire-érudit, aurait pu être Fulcanelli...Quoi qu'il en soit, il est facile de voir que ses propos se rapportent à la préparation du Mercure. Et qu'un sulfate [ou un sulfure] est nécessaire à l'oeuvre, sans lequel l'hydrargyre philosophique ne peut se manifester. Cette hydrargyre vient-il du cinabre ? Voila une grave question à laquelle beaucoup d'apprentis alchimistes, et encore de nos jours, semblent avoir répondu de manière positive, puisqu'ils oeuvrent avec le « Dragon rouge », du cinabre, et d'autres avec le sublimé corrosif. Cette planche 1 représente l'allégorie du réveil du Mercure. L'évocation du kermès [voir ce terme en recherche] n'est pas innocente et ceux qui savent l'analogie qui existe entre le kermès, la noix de galle et l'étain grenaillé, en savent déjà assez sur le moyen de préparer le Laiton. Cette première figure a aussi été commentée par Armand Barbault dans son Or du Millième matin [J'ai Lu, 1969] :

"...vous y verrez un personnage curieux, endormi au creux d'une petite colline, tandis qu'en songe il perçoit le son de la trompette d'un ange qui lui apporte l'Annonciation. Cet ange, placé sur l'échelle de Jacob, reçoit l'écho d'un autre ange, situé lui, au sommet de l'échelle et qui, dans sa trompette, produit également le son que l'autre ange doit faire entendre à l'Adepte. Cette figure, placée à l'intérieur d'une couronne de roses, doit être méditée par quiconque désire entrer dans la citadelle alchimique..."

A. Barbault n'évoque pas le kermès. C'est donc une indication précise que nous donne Dujols : ceux qui ont lu le Mystère des Cathédrales sauront l'apprécier à sa juste valeur.


planche 2

Elle se compose de deux parties ; la partie supérieure où le soleil brille en plein ; au-dessous sont deux anges qui tiennent un matras ventru ; dans le matras un personnage que nous identifions comme le grand Dieu Maius (Jupiter) avec deux petits enfants : une étoile surmonte celui de gauche tandis qu'une fleur surmonte celui de droite. Cette partie supérieure est une évocation allégorique, en gloire. La partie inférieure nous montre un athanor auprès duquel est agenouillé le couple alchimique dans une attitude de prière. On notera que la femme a la main droite levée [indication possible pour une identification à Minerve ou à Junon] ; notez qu'elle semble tenir de la main gauche un objet invisible : on dirait d'une déesse à laquelle on aurait ôté ses attributs.

Cette planche a trait à la préparation du Mercure. Les deux principes en sont figurés par l'étoile et la fleur. L'attitude de prière et de louange se rapporte à l'action d'honorer [percolo = honorer, mais aussi filtrer, mettre en digestion]. Les deux anges sont identiques -dans leur symbolique- à ceux qu'évoque N. Flamel dans ses Figures Hiéroglyphiques [voir le commentaire que nous donnons de la figure VI, notes 151 à 156]. Ils sont semblables aux deux gnomes (1) de la cheminée alchimique du château de Fontenay-Le-Comte, au chien de Corascène et à la chienne d'Arménie d'Artephius, au loup et au chien de Lambsprinck. Ce sont encore Gabricius et Beia, Artémis et Apollon, les deux colombes de Diane. La femme a quelque rapport avec Minerve [associée à Junon et à Jupiter] : Minerve tient le globe [analogue en cabale hermétique au cercle crucifère] du monde de la main gauche et le bâton du pouvoir de la main droite [le bourdon du pélerin]. L'athanor montre un oeuf dont le contenu est symbolisé par la partie supérieure de la planche. Les anges qui tiennent l'oeuf philosophal expriment avec netteté la dissolution de la matière à cette époque de l'oeuvre. Les Soufres sont sublimés dans le Mercure et ne sont pas encore réincrudés. La réincrudation est l'opération qui consiste en le retour à un état antérieur de substances, ici des sels à l'état d'oxydes, conjoints. Cette opération, en cabale hermétique, contracte d'étroits rapports avec la chute de l'Ange [voir section réincrudation]. Voici ce que pense Magophon de cette planche :

"La seconde planche n’est pas dans l’ordre des opérations. Elle représente l’œuf des philosophes, et pourtant rien, jusqu’ici, n’a pu faire connaître les éléments qui doivent le composer. Pour en donner une idée, nous devons enjamber délibérément un certain nombre de symboles.

Tout œuf comprend un germe - la vésicule de Purkinje qui est notre sel ; la jaune, qui est notre soufre, et l’albumine, qui est notre mercure. Le tout est enfermé dans un matras qui correspond à la coquille. Les trois produits sont personnifiés ici par Apollon, Diane et Neptune, le Dieu des eaux pontiques.

La tradition veut que ce matras soit - contenu dans un second, et celui-ci renfermé dans un troisième fait du bois d’un vieux chêne. Flamel dit expressément: " Note ce chêne ", et Vico, le chapelain des seigneurs de Grosparmy et de Valois, le recommande avec non moins d’intérêt. Cette insistance est significative, et nous rappellerons qu’à la première planche, sur le rocher des Sages pousse le chêne Kermès, l’Hermès des Adeptes, car, dans la langue hébraïque K et H ne sont qu’une même lettre, prises alternativement l’une pour l’autre. Mais qu’on y ait garde, le kermès minéral mène au piège tendu par Philalèthe. Artéphius, Basile Valentin et tant d’autres, et l’on ne doit pas perdre de vue que les philosophes se complaisent dans certaines collusions verbales. Ermhx est le mercure artificiel qui amalgame le compost.

La grandeur de l’œuf importe. Dans la nature, l’œuf varie de celui du roitelet à celui de l’autruche ; mais, dit la Sagesse, in medio virtus. Il nous faut dire aussi quelque chose du verre philosophique. Les auteurs en parlent peu, et encore avec réserve. Mais nous savons, par expérience, que le meilleur est celui de Venise. Il le faut de bonne épaisseur, limpide, sans bulles. On employait encore, autrefois, le gros verre de Lorraine fabriqué par les gentilshommes souffleurs ; mais un bon praticien doit apprendre à faire ses matras lui-même.

La figure inférieure de cette seconde planche représente un athanor entre un homme et une femme à genoux, comme s’ils étaient en oraison, ce qui a porté certains esprits faibles à croire que la prière intervient dans le travail comme un élément pondérable. C’est ici un facteur inopérant. Le principal, c’est d’employer les matériaux expédients ; mais l’élan de la créature vers le créateur peut influer favorablement sur les directives, puisque la lumière vient de Dieu. Qu’on s’affranchisse néanmoins de ces suggestions peu efficaces dans la pratique. La prière de l’artiste, c’est plus encore le travail, travail opiniâtre, souvent dur, dangereux et incompatible avec les mains trop blanches. Comptez donc surtout sur l’improbus labor."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Magophon est au moins d'accord avec Fulcanelli sur un point : c'est que la stibine commune ne trouve point sa place dans l'oeuvre. C'est l'albâtre des Sages qui doit être utilisé ici, ou le véritable stibium de Tollius, pareil à l'antimoine saturnin d'Artéphius. Pour tous les alchimistes, à ce point du travail, le silence s'impose [« chut » en latin se dit st, premières lettres de stibium et stannum]. Mais l'étain, dans l'oeuvre, n'est pas non plus ce métal lépreux qui est utilisé dans les dissolutions auriques par la voie humide. Il s'apparente encore à l'Airain des sages, c'est-à-dire au Rebis. Voici ce qu'en dit A. Barbault :

"La gravure suivante [planche 2] du Mutus Liber représente ce que l'Adepte va percevoir : l'oeuvre complète sur la terre (en bas) à l'image de son archétype céleste (en haut). C'est pourquoi il faudra se cultiver sur tous les plans pour trouver la véritable porte d'entrée car, une fois engagé, on est seul sur le sentier et la route est longue et pénible." [l'Or du Millième matin, p. 58]

planche 3

C'est un compendium du 3ème oeuvre. En arrière-plan, Jupiter tient de la main droite un sceptre couronné ; à gauche le Soleil, à droite la Lune. Au centre, trois cercles circonscrits ; le cercle extérieur est lui-même séparé en trois parties : une première partie, la plus importante, est formée de trois séries de lignes horizontales, multipliées par deux, à chaque fois (2 - 4 - 6) ; un paon faisant la roue est en sommité, accompagnant une déesse. La partie inférieure montre une sirène ; la partie gauche dix oiseaux blancs qui sont peut-être des colombes. Le cercle moyen montre à sa partie supérieure des symboles du printemps et de la floraison ; la partie moyenne semble comme en arrière plan et représente le Bélier et le Taureau que l'on voit sur la planche 4. La partie inférieure nous montre le couple alchimique, avec à gauche la femme tenant une lanterne et à droite, l'homme tenant une canne à pêche qui tombe dans le cercle extérieur. Le cercle intérieur représente des bateaux évoluant dans la mer ; au premier plan, Neptune dans son char armé de son trident qui dépasse le cercle et se termine entre le couple alchimique ; plus loin, un bateau où l'on voit évoluer le couple alchimique.

Le paon est une image de la vanité ; c'est l'oiseau d'Héra (Junon) et de Jupiter : c'est un symbole solaire. N. Flamel cite le paon toujours au chapitre consacré à la sixième figure (les Anges) :

"En cette Opération du Rubisiement, encore que tu imbibes, tu n'auras guère de noir, mais bien du violet, bleu, et de la couleur de la queue du Paon : car notre Pierre est si triomphante en siccité qu'incontinent que ton Mercure la touche, la Nature, s'éjouissant de sa nature, se joint à elle et la boit avidement..." [Fig. Hier.]

ce qui indique bien que nous sommes au 3ème oeuvre. La queue du paon indique évidemment les couleurs de l'arc-en-ciel ; cet arc-en-ciel a le sens de voûte ou arc et renvoie à Mercure par le truchement d'Arcas. Arcas est le fils de Jupiter et de Callisto, qui a d'étroits rapports avec l'étoile pôlaire et l'ours. A ce sujet, E. Canseliet s'est exprimé dans ses Deux Logis alchimiques, au chapitre de l'Ourse et les deux Singes :

"Aussi Messire du Plessis avait-il connaissance du rôle considérable joué par le magnétisme, dans l'élaboration philosophale, selon qu'en fait foi son blason qu'il inscrivit sur la dépouille du bélier...Dans le langage des poètes, qui est aussi celui des Dieux, l'ourse désigne le pôle, l'étoile pôlaire, sur laquelle l'artiste doit régler sa route..."

La référence au magnétisme s'explique ainsi : autrefois, par magnésie étaient désignées des terres calcaires comportant du carbonate de calcium ; par ailleurs l'étoile pôlaire renvoie à celle qui désigne l'antimoine, autrefois appelé albaster [pour album astrum, c'est-à-dire astre blanc], que l'on peut -par la cabale phonétique- rapprocher d'alabaster [albâtre, variété de carbonate de calcium]. Le soleil est la lune indiquent les deux principes mâle et femelle, ou le Soufre et le Mercure ou enfin le fixe et l'humide. La séparation trinitaire s'explique d'elle-même par une référence implicite aux symboles sacrés véhiculés par le Christianisme ; on ne sait peut-être pas que les trois signes du zodiaque, qui constituent donc le quart du zodiaque -voyez l'emblème de Limojon de St-Didier- sont désignés en latin par tetartemorion, renvoyant par assonance à la musique en quart de ton (tetartemoria), au nombre 4 (tetartaeum) ou même, à la limite, à la colombe (teta)...La sirène est le symbole de la coagulation du compost. De même, le dauphin représente le principe humide et froid de l’œuvre, c’est-à-dire le Mercure qui se coagule au contact du Soufre. Ce dernier est souvent symbolisé par une ancre marine. Nous avons un commentaire précis de ce qui se produit dans cette partie de l’œuvre, aux DM, II, p.187 :

"La longue opération qui permet de réaliser l’empâtement progressif et la fixation finale du Mercure, offre une grande analogie avec les traversées maritimes...Le dauphin nage à la surface des flots impétueux, et cette agitation dure jusqu’à ce que le rémora...arrête enfin, comme une ancre puissante, le navire allant à la dérive."

Fulcanelli nous dresse ainsi un processus de cristallisation progressif. Le Bélier et le Taureau symbolisent, pour le premier Mars qui fait référence à Arès et par conséquent à un vitriol ; la préparation du dissolvant peut se faire de différentes façons, en employant soit du vitriol vert [sulfate de fer ou couperose], soit du vitriol bleu [sulfate de cuivre], soit du vitriol blanc [sulfate de zinc]. On peut aussi utiliser des terres vitrioliques, c'est-à-dire des argiles ou encore des schistes alumineux et pyriteux. Ces derniers peuvent être décomposés par l'eau qui fait passer la pyrite à l'état de vitriol. C'est sans doute le véritable dragon écailleux, du moins dans l'acception sous laquelle il faut l'entendre, quand on désigne l'une des prima materia [dans une autre acception, le dragon écailleux est le Mercure commun ou 1er Mercure]. Quant au Taureau, c'est un symbole double qui peut aussi bien désigner Vénus-Aphrodite que, renversé, une terre siliceuse ou alumineuse qui constitue le Sel des Sages. A l'endroit, Vénus est l'hiéroglyphe consacré à un sel contenant des cendres de végétaux. On peut obtenir ce sel de bien des manières différentes et c'est, en partie, cela qui abuse les étudiants, trop pressés de résultat que de véritable compréhension de l'Art sacré. A l'envers, Vénus symbolise la Terre : il peut s'agir de terre vitrifiable, de terre argileuse [et dans ce cas, le kaolin se signale par sa pureté]. Ce peut être l'albâtre, enfin, qui désigne la terre de Jésus, semblable à la pointe de la flèche du Sagittaire. Voyons le commentaire de Magophon :

"La planche trois n’est pas davantage à sa place. Elle nous conduit dans l’empire de Neptune. On voit s’ébattre dans ses ondes le dauphin cher à Apollon, et des pêcheurs sur une barque qui tendent leurs engins. Dans une autre nef, un homme est allongé dans une pose nonchalante. Dans le second cercle, un paysage, avec, d’un côté, un bélier; de l’autre, un taureau, que nous retrouverons plus loin et étudierons en un moment plus opportun. Dans le bas, à gauche, une femme tenant un panier qui est le symbole de la lanterne grillagée des philosophes ; à droite, un homme jetant sa ligne dans la mer qui se trouve dans le troisième cercle (celui qui renferme les deux autres). Le troisième cercle est animé par un vol d’oiseaux à gauche ; une sirène au bas, et Amphitrite dans le haut. En marge, le soleil et la lune, et planant sur cette scène nautique, Jupiter porté par son aigle. Toute cette figuration a pour but de démontrer que l’opérateur doit déployer toutes ses facultés et mettre en œuvre toutes les ressources de l’art pour capturer le poisson mystique, dont parle d’Espagnet.

L’auteur aurait dû nous enseigner d’abord à tramer le filet nécessaire à cette Pêche miraculeuse. Réparons son oubli : le guideau doit être incombustible et demeurer inaltérable. L’appareil bien disposé dans les eaux profondes, on se munira d’une lanterne dont l’éclat attirera la proie dans les rets. On peut, suivant d’autres symboles, employer la ligne ; mais l’arcane est dans la préparation de la bourse, et le mot est de circonstance, car il ne s’agit rien moins que de prendre le poisson d’or.

On trouvera le secret de cette opération dans un ouvrage classique intitulé le Filet d’Ariadne, car nous ne pouvons résumer le procédé en quelques lignes dans ce cadre restreint. Quant à la manière d’allumer la lanterne magique indiquée par le panier, elle n’est décrite qu’en des ouvrages très rares et de manière confuse. Il nous faut donc en dire quelques mots.

Certains auteurs, et non des moindres, ont prétendu que le plus grand artifice opératoire consiste à capter un rayon de soleil, et à l’emprisonner dans un flacon fermé au sceau d’Hermès. Cette image grossière a fait rejeter l’opération comme une chose ridicule et impossible. Et pourtant, elle est vraie à la lettre, à tel point que l’image fait corps avec la réalité. II est plutôt incroyable qu’on ne s’en soit pas encore avisé. Ce miracle, le photographe l’accomplit en quelque sorte en se servant d’une plaque sensible qu’on prépare de différentes manières.

Dans le Typus Mundi, édité au XVIIème siècle par les PP. de la Compagnie de Jésus, on voit un appareil, décrit encore par Tiphaine de Laroque, au moyen duquel on peut dérober le feu du Ciel et le fixer. Le procédé est on ne peut plus scientifique, et nous déclarons candidement que nous révélons ici sinon un grand mystère, du moins son application à la pratique philosophale.

Les aigles qui volent à gauche, dans le grand cercle, désignent les sublimations du mercure. II en faut de trois à sept pour la Lune, et de sept à dix pour le Soleil. Elles sont indiquées par le vol d’oiseaux et indispensables, car elles préparent la robe nuptiale d’Apollon et de Diane, sans laquelle leur union mystique serait impossible. C’est pourquoi Jupiter, le Dieu qui gouverne l’aigle, préside à ces opérations."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Ce qu'exprime Dujols, c'est le moyen de capter le Soufre avant de l'infuser dans le Corps de la Pierre. C'est cela qui est « capter un rayon de soleil, et à l’emprisonner dans un flacon fermé au sceau d’Hermès ». Le rayon de soleil est le Soufre rouge qui doit d'abord être dissous dans l'eau-vive prime de Limojon. On peut en trouver la source dans un animal mythique : la licorne dont le symbolisme exprime très bien l'opération. C'est par pure analogie qu'il faut y voir un rapport avec la photographie mais l'image - si l'on peut dire - est semblable. Simplement dans le premier cas, c'est une chaux métallique qui est capturée avant que d'être injectée dans le corps de la Pierre, alors que dans le second cas, ce sont des photons qui viennent modifier des sels d'argent. A propos, s'est-on jamais avisé que c'est le même Marc Antoine Gaudin que celui dont nous parlons dans la section du Soufre, qui a proposé l'emploi de la gélatine pour préparer les premières émulsions au gélatino-bromure d'argent. La lanterne grillagée voile l'une des substances du dissolvant, par la combinaison de la lumière et du trémis qui signale à l'attention du cabaliste la structure en X, dont Fulcanelli nous dit qu'elle est celle qui apparaît à la surface du Mercure quand il a été canoniquement préparé. Quant aux sublimations du Mercure, il s'agit de l'un des plus hauts secrets de l'oeuvre au point que nous doutons que des alchimistes aient osé dévoilé l'arcane, tant il se révèle constituer le pivot de l'Oeuvre. De cett eplanche, A. Barbault a donné ce lumineux commentaire :

"La planche III du Mutus Liber complète l'enseignement traditionnel destiné à fournir à l'Adepte la connaissance de tous les éléments, de toutes les forces, de tous les secrets de la nature nécessaires à l'accomplissement de son OEuvre et à l'affirmation de sa puissance. Il est dit par ailleurs dans la Table d'Emeraude :

« Tu auras par ce moyen la gloire de tout le monde. Et pour ce, toute obscurité s'enfuira d'avecques toy. Et cecy est la force de toute force. Car elle vaincra toute chose subtile et toute chose solide pénétrera.»

Ainsi l'Adepte rayonnera-t-il en puissance sur le monde ainsi qu'il est symbolisé par le Père trônant au sommet de cette troisième planche et tenant entre ses mains le sceptre de la puissance et de la connaissance. Il dispose des deux polarités essentielles représentées par le soleil et par la lune situés de part et d'autre de cercles concentriques dont l'intérieur évoque tous les éléments de la nature, la Matière première qui entre dans la confection de l'oeuvre, l'irradiation d'en haut et d'en bas, les deux signes du Zodiaque - Bélier et Taureau - caractérisant l'époque où l'Adepte recueille la rosée, les perles d'émeraude qui entrent dans toutes les préparations, etc.

Ce qu'il faut retenir de ces indications symboliques qui sont de toute première importance, c'est que l'Adepte doit se préparer très longtemps à l'avance et qu'il serait insensé de croire qu'il suffit de jeter un coup d'oeil rapide sur les ouvrages d'alchimie pour aussitôt passer à l'action et partir en quête de la Matière première. Celle-ci ne contient au départ aucune des particules invisibles qui tôt ou tard devront s'y fixer pour que se produise sa métamorphose. [...] La plupart des auteurs qui se sont intéressés à l'alchimie ont totalement négligé les trois premières planches du Mutus Liber pour aborder
directement la quatrième où l'on voit l'Adepte et sa compagne occupés à tordre des toiles préalablement exposées au-dessus de l'herbe verte des prairies afin qu'elles s'imbibent peu à peu des perles de rosée ; ces dernières, on le sait, ne cessent de monter le
long des tiges vertes au moment où la nature se trouve en pleine exaltation, au printemps, sous les signes du Bélier et du Taureau symbolisés par les deux animaux figurant sur cette quatrième planche. L'irradiation des forces vives est, elle, symbolisée par les
faisceaux qui rayonnent du.sommet de la figure et qui contiennent les deux polarités solaire et lunaire dessinées à leur tour dans les coins supérieurs de la figure.
Les nombreuses toiles étendues sur la prairie évoquent l'importance de l'opération ainsi que l'abondance de la rosée matinale qu'il faudra recueillir " [l'Or du Millième matin, pp. 125-126]
 

planche 4

 
C'est assurément la planche la plus connue du Mutus Liber. Nous y retrouvons le Bélier et le Taureau, le couple alchimique tordant une toile afin d'en extraire de la rosée de mai et des toiles étendues plus loin ; au dernier plan se projettent un prisme lumineux et les deux symboles du Soleil et de la Lune. Nous avons évoqué ailleurs cette allégorie qui se rattache à l'acquisition progressive du sel de la rosée de mai qui fait partie du Mercure préparé ou dissolvant universel [le Lion vert de Ripley] :

"Les Métaux, comme affirmé précédemment, contiennent un sel, duquel le feu et la sagacité de l'artiste peuvent extraire une eau que les Sages nomment eau Mercurielle, lait de la Vierge, Lunaire, rosée de Mai, le Lion Vert, le Dragon, le Feu des Sages. Cette eau Mercurielle, ils l'ont comparée à la corrosive eau-forte, car de même que ces eaux à base d'atrament, d'alun, de cuivre, d'arménite, etc, corrodent les métaux et les dissolvent, ainsi cetesprit Mercuriel, ou eau, dissout son corps et en sépare la Teinture." [E. Kelly, Théâtre de l'Astronomie Terrestre, chapitre IV :  préparation de la Terre Mercurielle]

La rosée de mai est un des composés particuliers du dissolvant universel ; c'est un fondant qui doit contenir du sulfate de potasse. E. Canseliet revient sur cette rosée de mai au chapitre de l'Inscription extérieure de la villa Palombara (in Deux Logis alchimiques, p. 53) :

"Les ondes sont ces eaux que Moïse, en son premier livre ou la Genèse, qualifia de supérieures et qui génèrent le météore infiniment précieux au-dessus de tous les autres, dénommé la rosée, elle-même véhiculant l'esprit ou le sel harmoniac du ciel. Celui-ci est isomère du nitre ou isotope si l'on veut, pour parler le langage qu'utilisent les spagyristes actuels. La série des opérations se montre interminable autant que laborieuse, qui fut dépeinte, en ses moindres détails, par l'anonyme Altus."

De cette planche, nous avons ainsi complété l'interprétation :  Il est clair que l'on peut imaginer la scène suivante : le couple alchimique est en train de tordre un linge dans une bassine ; certains critiques ont cru qu'il s'agissait de la rosée de mai ou rosée céleste. En arrière plan, nous voyons d'autres linges tendus ; à gauche le Bélier et à droite le Taureau : que l'on se rapporte à notre schéma de préparation du dissolvant. On y verra que le Bélier [Ariès] voile Arès, qui est cet acide  soi-disant vitriolique [en fait il s'agit de l'acide carbonique, nous le savons de nos jours] ; le Taureau voile le complexe Vénus-Aphrodite qui cache le composé du potassium dont la nature peut varier selon le mode de préparation : huile de tartre faite par défaillance [alkali fixe concentré], alkali fixe, nitre, foie de soufre. Ces linges que l'on aperçoit, nous l'affirmons, ont été enduits au préalable d'alkali fixe et on les a laissés s'imprégner de la rosée, tout simplement parce qu'il s'agit d'eau distillée. Le couple alchimique recueille donc le tartre vitriolé dissous dans une bassine avant de soumettre le liquide à l'évaporation a siccite. C'est le principal composant du Mercure philosophique qui est ici exposé au vu de tous. Veuillez croire que ce ne sont pas les oligo-éléments de la rosée de mai qui pourront contribuer à préparer le Mercure des Sages...Magophon sera-t-il d'accord avec nous ?

"La quatrième planche montre comment s’opère la collection du flos coeli. Des draps sont tendus sur des piquets pour recevoir la rosée céleste. Au-dessous, un homme et une femme en opèrent la torsion pour en exprimer la divine liqueur, qui tombe dans un grand vase disposé à cette fin. A gauche, on voit le Bélier; à droite, le Taureau.

Le flos coeli a mis à la torture l’esprit des mauvais souffleurs. Les uns y ont vu une sorte d’influx magique, car pour ceux-là, la magie est une puissance surnaturelle acquise par le concours des esprits, bons ou mauvais. Les autres, plus réalistes et plus rapprochés du vrai, y ont reconnu la rosée matinale. Le flos coeli est appelé, en effet, l’eau des deux équinoxes, d’où l’on a déduit qu’il s’obtient au printemps et a l’automne et est un mélange des deux fluides. Certains, se croyant plus avisés, allaient recueillir ce mystérieux produit dans une sorte d’algue ou de lichénoïde dont le nom vulgaire est le nostoc. Dans les Sept Nuances de L’Œuvre philosophique, Etteilla, qui valait peut-être mieux que sa réputation, semble avoir obtenu quelque résultat satisfaisant d’une mousse analogue; mais il faut lire son opuscule avec de bonnes lunettes.

Les Rose-Croix s’appelaient les Frères de la Rosée cuite, au témoignage de Thomas Corneille, bon hermétiste ainsi que son frère, le grand tragique. Néanmoins, Philalèthe raille dédaigneusement les collecteurs de rosée et d’eaux de pluie, dans lesquelles, nonobstant, l’abbé de Valmont reconnaît quelque vertu.

Au disciple de se faire une opinion d’après son propre jugement. Mais il est hors de doute qu’un agent tenu secret, dit " Manne Céleste ", joue un rôle important dans le travail.

Nous devons déclarer, de bonne foi, que le Bélier et le Taureau de la planche, qu’on prend toujours pour les signes du Zodiaque sous lesquels on doit recueillir le flos coeli, n’ont aucun rapport avec les symboles astrologiques. Le Bélier est l’Hermès Criophore, qui est le même que Jupiter Ammon; et le Taureau, dont les cornes dessinent le croissant, attribut de Diane et d’Isis, qui s’identifient avec la vache l’amante de Jupiter, est la Lune des philosophes. Ces deux animaux personnifient les deux natures de la Pierre. Leur union forme l’Azim des Egyptiens. L’Asimah de la Bible, monstre hybride désignant l’orichalque, l’oryx de laiton ou d’airain, le taureau de Phalaris ou de bronze, le veau d’or ou de chrysocale [Il n’est pas hors de propos de rappeler ici que Helvetius a écrit un traité d’alchimie sous le titre de Vitulus aureus (le Veau d’Or).] qui diffère, certes, du similor de Mannheim et tient en quelque sorte du mechior. Enfin, pour tout dire, c’est l’électrum des poètes; mais il faut bien entendre ce mot qui renferme l’arcane magique. Philalèthe enseigne que l’or des hermétistes est, en certain point, semblable à l’or vulgaire. Nous ajouterons encore que, suivant la Mythologie, la pierre dévorée par Saturne s’appelait betulus, qui est, en somme, le même mot que vitelus, nom latin du veau, et que vitellus, est le jaune de l’œuf. La pâte des azymes en était l’hiéroglyphe. Les prêtres des bords du Nil ne touchaient jamais aux pains du sacrifice avec un instrument tranchant d’acier ou de fer: ils en faisaient un cas de sacrilège. De là cette ancienne coutume, encore en usage, de rompre le pain. De même, dans le rite catholique, l’officiant sectionne l’hostie avec la patène de vermeil. Toute cette logomachie cache le vermillon des Sages ou l’amalgame philosophique du mercure, de l’or et de l’argent de l’art, rendu indissoluble par le flos coeli.

On apprendra, non sans surprise, que les courses de taureaux sont une figuration dramatique du Grand Œuvre. Tous les jeux ont une origine hermétique. La cocarde rouge que porte l’animal, et à laquelle est attachée une prime accordée au vainqueur, est l’image de la Rose des philosophes. La grosse affaire, c’est d’être un bon Matador. Aussi, d’après la tradition espagnole, " pour accéder au Gouvernement, il faut triompher du taureau " - le taureau mystique, évidemment. Cette victoire conférait la " chevalerie ", la vraie noblesse, celle de la Science, et par conséquent le sceptre. C’est pourquoi, sous Louis XIII, les chefs de la Kabbale d’Etat étaient surnommés les " Matadors ". L’espèce n’est pas éteinte, bien qu’effacée et inapparente."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Là encore, on remarque des analogies avec le texte du Myst. : Etteila est évoquée deux fois, p. 91 et p. 111 lorsque Fulcanelli nous parle des couleurs de l'Oeuvre [Le Denier du Pauvre ou la Perfection des métaux, Paris, c. 1785]. Que le Bélier et le Taureau ne soient pas là comme signes zodiacaux exotériques, nous le savons depuis longtemps. En revanche, ce que l'on sait moins, c'est que le Bélier cache un vitriol et le Taureau, de la cendre...Pour la « manne céleste », voici ce que Pernety nous en dit :

"Manna Chymicorum ou Manna Mercurialis . C'est un précipité blanc de mercure, qu'on fait ensuite passer par l'alambic sous forme blanche comme la neige. On lui donne aussi le nom d'Aquila cœlestis . Blancard . Béguin dit, dans sa Chymie, que cette manne se fait en dissolvant le mercure dans de l'eau forte, qu'il faut ensuite le précipiter avec l'eau de mer, ou salée, et puis distiller ce précipité d'abord à petit feu.

Manne. Mercure des Philosophes. Ils l'ont aussi appelé Manne divine , parce qu'ils disent que le secret de l'extraire de sa minière est un don de Dieu, comme la matière même de ce mercure." [Dictionnaire]

L'électrum des poètes est le Laiton « non net qu'il faut blanchir », c'est-à-dire l'Airain qui est cette mystérieuse matière qui fait l'objet de la dissolution au début du 3ème oeuvre. A. Barbault s'est beaucoup étendu sur ce travail dans les champs :

"...Il vaut mieux rechercher des petites plantes très saines que des plantes plus belles, plus grosses mais cependant trop riches en éléments chimiques non assimilés.
Il faut attacher une importance particulière aux plantes qui restent vertes longtemps, aux bourgeons de sapin, à certaines fleurs comme celles des genêts qui restent verts toute leur vie durant.
Parallèlement, quand le temps était clair et serein, en l'absence de vent, nous poursuivions la récolte de la rosée matinale. On le verra; nous ne procédions pas tout à fait comme il est indiqué dans le Mutus Liber (planche IV): nous faisions glisser une toile
très fine mais très spongieuse sur l'herbe verte et en même temps suffisamment rigide des champs de blés ; la toile s'imprégnait des gouttes de rosée perlant à la pointe de l'herbe et, tous les vingt mètres environ, nous nous arrêtions pour éponger la toile
que nous tordions à cet effet au dessus d'un récipient où nous recueillions à chaque fois quelques verres de rosée fraîche. La méthode indiquée par le Mutus Liber (des toiles fixes tendues sur l'herbe) est certainement préférable car la rosée recueillie de cette façon est plus pure et constituée par les gouttes les plus éthérisées. Notre méthode a toutefois l'avantage de fournir une quantité plus volumineuse. Après avoir filtré et purifié cette rosée fraîche, nous y faisions baigner les petites plantes et les bourgeons que nous avions ramassés. Ceci dura du début du printemps jusqu'à la Saint-Jean d'été, c'est-à-dire du 21
mars au 24 juin, période la plus propice à leur récolte. Cette récolte débutait parfois deux heures avant le lever du soleil, mais devait au plus tard être terminée une heure après. Depuis, nous procédâmes de même chaque année. Mais ce travail est délicat. Certaines années, durant toute une saison printanière, je n'ai pas trouvé plus de 10 à 15 jours où le temps fût vraiment serein, sans nuage et sans vent, et où la rosée fût abondante et
fortifiée par un bon aspect de lune. Les plantes, pousses vertes, bourgeons, petites fleurs et autres éléments végétaux dynamiques et parfaits ainsi recueillis furent introduits dans des vases de terre préalablement remplis de rosée que nous scellâmes hermétiquement et que nous conservâmes au frais. Nous avons utilisé le contenu de ces vases, au fur et à mesure de nos besoins, de la manière suivante: le vase choisi était porté pendant quarante jours à la température de quarante degrés afin que se préparent la fermentation ainsi que le mélange de sève et de rosée. Après refroidissement, le contenu du vase était introduit dans la nacelle contenant la Terre sacrée ; puis cette dernière était placée dans un alambic afin que s'effectuent les premières digestions, processus ainsi nommé parce que plantes, sève et rosée servent d'aliments à la Matière." [l'Or du Millième matin, p. 69-70]

planche 5

Cette planche semble faire suivre directement à l'opération désignée à la planche 4. Nous avons vu que cette opération consistait à recueillir du tartre vitriolé ou de l'alkali fixe. Mais il peut s'agir aussi d'une allégorie touchant à la captation de l'Esprit universel, et alors l'opération désignerait le salpêtre ou sel nitre. Dans la planche 6, les cristaux sont mis à distiller avec le liquide [eau distillée] dans une bassine [en haut à gauche]. En haut à à droite, le feu va faire distiller le phlegme, que l'on recueille dans l'alambic puis dans le récipient. L'opération terminée, l'épouse recueille avec une cuiller le résidu, figuré par des cristaux en forme de triangle. A droite, l'homme nu, désigné par le croissant lunaire et tenant un nourrisson avec son bras gauche, montre que le produit désigne la part mercurielle. Il faut manifestement remployer le « phlegme » qui s'est dégagé dans le récipient et le mettre à chauffer dans un bain de sable, ce qui est désigné dans la partie inférieure de la planche. On peut sans peine imaginer quelle est la matière recueillie à la cuiller. Par contre, on ne sait trop à quoi sert ce qui est contenu dans le récipient. S'agit-il de phlegme ? S'agit-il d'acide nitrique ? Alors, il s'agirait de la préparation de tartre vitriolé...

"La cinquième planche initie le disciple aux opérations de laboratoire. On y assiste à une suite de manipulations variées. Il est visible qu’il s’agit de la coction de la liqueur récoltée dans la planche précédente. Un homme et une femme la versent ostensiblement dans un pot mis sur le feu. Dans la figure au dessous, l‘homme y ajoute un produit visqueux et tient, de l’autre main, une substance qu’il n’est pas difficile de découvrir, si l’on songe que l’œuf d’Hermogène est analogue aux autres. Sur le même plan à côté, un personnage nu, décoré d’une demi-lune et accolé à un enfant, reçoit un flacon où se remarquent quatre petits triangles. Ils représentent les proportions des éléments mis en œuvre, à savoir un de soufre pour trois de mercure. Le corps lunaire intervient dans cette opération ; il est indiqué par un écu portant une lune d’argent sur champ de gueules.

La Lune des philosophes n’est pas toujours l’argent, encore que ce métal convienne au travail à un certain moment. Pour dérouter le profane, les Adeptes donnent ce nom au mercure et à son sel, dont la préparation présente les plus grandes difficultés. Pour que le mercure soit propre aux opérations, il est indispensable de l’animer. Cette animation se fait au moyen du soufre préparé à cet effet. On trouvera dans Philalèthe des indications pratiques qui, néanmoins, ne doivent pas être toujours suivies mot à mot. II est exact, cependant, qu’il faille purger le mercure de ses éléments hétérogènes en séparant le pur de l’impur, le subtil de l’épais. On voit, dans cette planche, la femme qui se dispose à écumer le compost. C’est une présentation changée du travail, mais exacte au fond. Dans l’Œuvre, c’est l’élément féminin, en effet, qui opère la sélection par ses vertus constitutives; mais l’artiste doit y prêter la main et seconder la nature avec prudence.

Les autres figures représentent les digestions et distillations. Nous n’apprendrons rien de nouveau au lecteur sensé en lui disant qu’un homme bourré de formules chimiques et aptes à résoudre sur le papier tous les problèmes d’école n’a aucun titre à se dire chimiste. II faut donc que la pratique accompagne la théorie, l’une est la conséquence de l’autre. La pratique du laboratoire seule donne la maîtrise, car qu’est-ce que la pratique, sinon le contrôle de la théorie. La rigueur de la première redresse les errements de la seconde. Le disciple devra donc s’efforcer de réaliser tous ses concepts."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Nous ne sommes pas d'accord avec ce qu'écrit Dujols. Certes, la vignette supérieure de la planche semble montrer que c'est le flos coeli, recueilli à la planche 4, qui fait l'objet des opérations de laboratoire. Mais nous ne voyons pas que l'Artiste ajoute un produit visqueux sur la vignette centrale. Il enlève tout simplement le chapiteau de sa main gauche tandis que sa main droite tient le récipient qui contient, soit du phlegme, soit un acide. La femme recueille le produit qui s'est accumulé à la base de la bassine et qui correspond à un sel fixe et c'est ce même produit qui est symbolisé par l'homme nu avec l'emblème de la Lune. Il s'agit d'une matière qui a rapport avec le Mercure commun ou avec le Sel, ce qui paraît plus douteux. Quant à la vignette inférieure, il ne s'agit pas d'une distillation mais d'un chauffage au bain de sable, alimenté par le fourneau et c'est une coupe du dispositif que nous voyons. Le mystère réside dans le contenu du récipient.
 

planche 6

Nous voyons la suite des travaux exposés sur la planche 5. Nous étions restés sur le mystérieux contenu du récipient, qu'on met dans des vases au bain de sable. Ici, la vignette supérieure montre l'Artiste en train de recueillir le contenu  de ces vases dans un ballon [on dirait presque un dessin animé car on voit les bouchons de ces vases en l'air, à droite, ce qui exprime l'idée qu'ils ont été vidés]. Le ballon est mis au feu de réverbère et un chapiteau avec son récipient sont adaptés et lutés. L'opération va consister à chauffer la substance, le résultat étant figuré par une fleur. Le résidu obtenu après calcination est recueilli et figuré par une fleur de marguerite. Cette fois-ci, c'est un personnage ayant les attributs du Soleil, donc du Soufre, à qui est donné symboliquement le vase contenant la substance figurée par cette marguerite. On démarre ensuite une autre opération, figurée par la partie droite de la vignette du bas, où l'on met au four à réverbère l'autre substance, tenant du Mercure, vue à la planche 5.

"La planche six est la continuation de la cinquième. On remarquera que les opérations y sont toujours effectuées par un homme et par une femme symbolisant les deux natures. L’action extérieure de ces agents indique le travail intérieur des corps réagissant l’un sur l’autre. Dans la première figure, l’agent féminin joue un rôle passif, et l’agent masculin un rôle actif. Celui-ci est le soufre; celle-là, la lune.

On désirera savoir, sans doute, quel est ce soufre mystérieux dont parlent toujours les philosophes, sans autrement le désigner. C’est le soufre des métaux. Le secret de l’art consiste à l’extraire des corps mâles pour l’unir aux corps femelles, ce qui suppose leur décomposition préalable. La science actuelle semble considérer ce fait comme une impossibilité absolue. De grands chimistes du XVIIIe siècle ont démontré, dans des communications adressées aux corps académiques, que l’opération est réalisable et qu’ils l’avaient réalisée. Nous avons en mains un magnifique soufre d’argent obtenu par un moyen analogue et qui se rapproche beaucoup de la teinture des Sages. Mais, pour arriver à ce résultat, il faut une certaine pratique et une connaissance approfondie du règne minéral.

Défiez-vous des auteurs qui parlent de broyages, de décantations, de séparations obtenues par ce qu’ils appellent des " tours de mains ". L’action manuelle ne concourt aux résultats qu’à la façon d’une cuisinière préparant son pot-au-feu. Lorsque les ingrédients sont dans la marmite, l’eau cuit le compost, portée à la température requise par le feu extérieur. La coction achevée, il n’y a plus qu’à extraire les produits et à les employer suivant la formule. Mais toute intervention intempestive est préjudiciable et nuit à l’Œuvre..

Nous devons signaler tout particulièrement la figure représentant la rose hermétique obtenue par les sublimations précédentes. Il y aurait ici beaucoup de choses à dire. Tous les traités d’alchimie ne sont que des " Romans de la Rose ", au propre comme au figuré. Le premier soin de l’artiste consiste à y faire la part du vrai et du faux. Celui-ci domine et constitue la littérature hermétique.

Qu’est-ce que la Rosée ? C’est la fleur de l’arbre philosophique qui présage le fruit. Or, l’arbre des philosophes est le mercure végétal ; la Rose est donc l’efflorescence de la sève métallique mise en mouvement par le feu extérieur, qui excite le feu interne des corps. Mais les Sages parlent de deux feux différents dévolus à cette fonction. Le disciple doit donc penser qu’il existe, en dehors du feu naturel, un autre agent ainsi dénommé, et ce feu secret est le ferment des métaux, qui joue dans le travail un rôle analogue à celui du levain dans la pâte du boulanger. Mais que l’adjonction de ce nouvel élément ne trouble pas la pensée du fils de science. De même que le levain est fait de farine et d’eau acidifiés, le ferment des métaux est un produit du soufre et du mercure, amenés par l’art à l’état convenable. Les proportions sont analogues à celles employées pour la panification.

Notre planche nous montre une seconde rose plus petite, et une troisième encore moindre. Y aurait-il plusieurs roses? Oui et non. Il y a deux roses en principe, suivant qu’on opère pour l’or ou l’argent; et, au fond, il n’y en a qu’une. Cependant, le Mutus Liber en présente trois, bien déterminées. C’est exact; mais elles sont filles l’une de l’autre, c’est-à-dire à trois puissances différentes. Dans le régime de la coction, Philalèthe enseigne qu’on obtient d’abord la rose blanche, qu’il nomme la lune; la rose jaune ou safran; la rose rouge ou parfaite. Nous n’employons pas la terminologie exacte de cet auteur; mais nous parlons assez clairement pour nous bien faire entendre.

L’obtention des roses est subordonnée à la putréfaction. La putréfaction donne lieu à une succession de couleurs. La première est la noire; elle est la clef des autres. Pas de noir, point de putréfaction ; et sans putréfaction, nulle transformation. Si semblable accident venait à se produire, c’est que les matériaux mis en contact n’ont pas les qualités voulues ou sont mal préparés. Voir Philalèthe pour le reste et n’en prendre que la fin."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Le Soufre des métaux les chimistes croyaient encore le tenir au XVIIIe siècle, ainsi qu'en témoignent des articles parus dans les Mémoires de l'Académie royale des sciences. Nous avons sous les yeux deux articles : Du Souphre Principe, par M. Homberg [22 avril 1705] dans lequel l'auteur croit que le Soufre n'est autre que la lumière et Sur la production artificielle du Fer, et sur la composition des autres métaux, par M. Geoffroy [11 mai 1707] où l'auteur croit que le Soufre des métaux n'est autre que la partie qui s'échappe du métal quand on le calcine. Il semble que Geoffroy ait confondu la teinture des métaux avec un métal dans un grand état de division. Mais jamais, on a pu obtenir le « Soufre » des métaux, comme croit l'entendre Magophon. Voici l'article Soufre que commente ainsi Pernety :

"Soufre. Nom que l'on donne en général à toutes les matières inflammables dont on se sert dans la Chymie, telles que sont le soufre commun, les bitumes, les huiles, etc. Quelquefois les Chimistes donnent ce même nom à des matières nullement inflammables, mais seulement colorées sans aucune autre raison, particulièrement dans les matières minérales, en sorte que l'on voit le mot de soufre attribué à bien des matières même très opposées entre elles. On donne le nom de soufre en particulier au soufre commun, qui paraît composé de quatre différentes matières ; savoir, de terre, de sel, d'une matière purement grasse ou inflammable, et d'un peu de métal. Les trois premières matières y sont à peu près en portions égales, et font presque tout le corps du soufre commun, quand on le suppose épuré par la sublimation de sa terre superflue; et c'est alors de la fleur de soufre. Mém. de l'Acad. de 1703, p. 32.

Les Chymistes admettent trois sortes de soufre, qui ne sont que le même, modifié différemment; le soufre volatil ou mercuriel, le soufre moyen, et le soufre fixe. Voyez MATIERE , SEL .

SOUFRE . (Sc. herm.} Lorsque les Philosophes parlent de leur soufre, il ne faut pas s'imaginer qu'ils parlent du soufre commun dont on fait la poudre à canon et les allumettes, ni aucun autre soufre séparé et distinct de leur mercure. Quoi qu'ils disent qu'il
faut prendre un soufre, un sel et un mercure, ces trois choses se trouvent à la vérité dans leur matière, mais elles n'y sont pas sensiblement distinctes. Leur soufre est artificiel, leur mercure l'est aussi, et l'art manifeste leur sel. Mais tout cela ne fait qu'une chose qui les renferme toutes trois. Philalèthe.

Lorsqu'ils disent en général notre soufre, on doit les entendre de leur pierre au blanc ou au rouge ; dans ce cas ils les distinguent par la couleur. Leur rouge est leur minière du feu céleste, dit d'Espagnet, leur ferment, le principe actif de l'œuvre, dont le mercure est le principe passif. Ce n'est pas que le mercure n'agisse aussi, puisqu'il a un feu interne, et que partout où il y a feu, il y a action; mais on le compare à la femelle, qui dans la génération est censée passive.

Les Philosophes ont donné à ce soufre une infinité de noms, qui conviennent tous à ce qui est mâle, ou fait l'office de mâle dans la génération naturelle. C'est leur or, qui n'est point actuellement or, mais qui l'est en puissance.

SOUFRE BLANC . Corps composé de la pure essence de métaux, que quelques-uns appellent un argent-vif conduit de puissance en acte, et extrait, par les opérations du magistère, de tous les principes de la Médecine du premier ordre. Philalèthe.

SOUFRE ROUGE . Plusieurs Chymistes ont travaillé sur le soufre naturel, et de mine, appelé sulphur nativum par les Latins, comme étant la vraie matière des Philosophes ; mais quand ceux-ci lui ont donné ce nom, c'est dans le temps qu'elle est parfaite au
rouge ou au blanc. Elle est alors proprement le soufre philosophique; car Raymond Lulle entre autres nous assure que le soufre des Sages n'est point distingué sensiblement de leur mercure, et leur mercure ne se fait point avec le soufre commun, naturel ou factice.

SOUFRE VIF . (Sc. herm.) C'est le même que soufre rouge. Rullandus donne le nom de soufre rouge à l'arsenic.

SOUFRE DE VITRIOL . C'est l'âme de ce minéral.

SOUFRE NOIR . Antimoine. Planiscampi.

SOUFRE ONCTUEUX . Soufre des Philosophes.

SOUFRE NARCOTIQUE du vitriol. Extrait du vitriol dont on trouve le procédé dans la
Chymie de Béguin. Paracelse regardait ce soufre comme un excellent anodin, et le préférait à tous les autres.

SOUFRE AMBROSIEN est un soufre naturel rouge, beaucoup transparent, et ressemblant au grenat, mais formé en gros morceaux.

SOUFRE VERT . Huile de cinabre. Dict. Herm.

SOUFRE INCOMBUSTIBLE . C'est celui des Sages.

SOUFRE VRAI DES PHILOSOPHES . C'est le grain fixe de la matière, le véritable agent interne, qui agit, digère, cuit sa propre matière mercurielle, dans lequel il se trouve renfermé.

SOUFRE ZARNET . Soufre philosophique.

SOUFRE OCCULTE . Le même que celui de l'article précédent.

SOUFRE DE NATURE . C'est encore le même. Quelques-uns cependant donnent ce nom à la matière parvenue à la couleur blanche. L'Auteur du Dictionnaire Hermétique pourrait s'être trompé, lorsqu'il dit que le soufre de nature est le menstrue essentiel fait avec le mercure et l'esprit de vin sept fois rectifié, qui dissout la chaux du soleil et de la lune, ou du moins qui en tire la teinture, laquelle par des opérations faciles et occultes, on redonne à l'or. Le soufre universel est, selon le même Auteur, la lumière [Pernety cite l'article de Homberg évoqué supra] de laquelle procèdent tous les soufres particuliers." [Dictionnaire mytho-hermétique]

planche 7

Cette planche semble se rapporter à la fabrication de l'une des parties du Mercure philosophique. Les quatre tableaux du haut se réfèrent aux opérations « réelles », les trois scènes du bas représentent les eau dépouille le corps de ses impuretés, en corrige les humeurs et le rend dispos pour les opérations subséquentes. On le distille alors hermétiquement afin de n’en rien perdre; on en précipite le sel qui se présente en petits cristaux très hygrométriques, et qu’on doit soustraire aussitôt aux influences de l’air. C’est pourquoi on l’enferme, comme le montre une autre figure, dans un flacon bouche à l’émeri et qu’on tiendra, en réserve."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

De ce commentaire, on retiendra ces cristaux qu'il faut tenir à l'abri de l'air. Voyez ce qu'il faut en penser aux sections salpêtre et tartre vitriolé. Voyez également la section laboratoire 1 où l'on discute de la voie des carbonates. On ne sait au juste, ici ce qu'il faut entendre par « blanchir le nègre », car il ne peut s'agir, dans cette phase de l'oeuvre, du laiton, auquel cas nous serions au 3ème oeuvre. Pourtant nous sommes au 2ème oeuvre, au stade de la préparation du Mercure commun. Dans cette planche, le couple alchimique utilise le sel de Mercure dans une large bassine, qu'il faut soumettre à la calcination. Le produit de ce sel, représenté par des étoiles, est ensuite donné symboliquement à une femme qui porte à son front l'empreinte du croissant lunaire. Il s'agit donc d'un sel servant à préparer le Mercure.
 

planche 8

Elle se rapproche de la planche 2 mais nous sommes ici à un stade ultérieur. Dans le matras, nous voyons le Mercure, désormais animé. Des colombes volent aux pieds des anges ; le soleil et la lune sont aux pieds de Mercure. Dans cette image est symbolisée la dissolution radicale des composés que nous avons maintes