Planches 9 à 15

Ora lege lege lege relege labora et invenies
Prie lis lis lis relis travaille et tu trouveras

Mutus Liber

planche 9

Variation sur le thème de la rosée de mai ; on observera que des bassines se sont substituées aux toiles. La scène du bas montre à gauche le couple alchimique recueillant la rosée de mai et à droite l'allégorie correspondante : Mercure. On voit dans le lointain des champs labourés, indice que la terre est prête à acceuillir le Soufre.

"La neuvième planche nous ramène au flos coeli. Pourquoi ce retour, et à quoi bon y recourir de nouveau, puisque nous nous en étions approvisionnés? Ce n’est pas que l’auteur du Mutus Liber veuille nous renvoyer à la campagne pour en avoir d’autre ; mais il était bien obligé d’en répéter le symbole, du moment que cet agent céleste doit entrer dans une nouvelle combinaison.

Nous voyons, dans une des figures de cette planche, Mercure en train d’acheter un pot de cette eau divine à une paysanne. C’est donc qu’il en a besoin pour quelque usage. Philalèthe prescrit, effectivement, de laver le mercure à plusieurs reprises, de façon à lui faire perdre une partie de sa nature huileuse. Il décrit soigneusement cette opération, qui s’accomplit avec l’eau céleste portée à une certaine température, modérée néanmoins, car il faut un rien de trop de chaleur pour que la partie ignée du flos coeli reprenne le chemin des Astres. Philalèthe est un grand maître, sa parole fait autorité et il présente le travail avec une ingénuité si convaincante qu’aucun soupçon de fraude ne saurait vous effleurer. Mais nous devons éventer ici une ruse: cet auteur a confondu à dessein, dans son ouvrage, la voie sèche et la voie humide. Ce serait donc un tort d’appliquer à une technique ce qui convient à l’autre. Mais, cette remarque faite, nous reconnaissons que l’esprit astral joue un rôle permanent dans les opérations.

Et puisque nous employons la locution de Cyliani, arrêtons--nous aux interprétations invraisemblables auxquelles ce terme assez récent a donné lieu. Des écrivains d’hier ont vu dans cet esprit astral une émanation magnétique de l’opérateur. D’après eux, il faudrait, pendant une période déterminée, subir un entraînement physique et moral, pour pratiquer avec succès cette sorte de fakirisme ou de yoga. La force du produit doit être proportionnelle à la puissance du fluide, de telle sorte que la poudre de projection obtenue multiplie à 100, 1.000 ou 10.000, etc. , suivant le potentiel de l’artiste. Ces fantaisistes prétendent ainsi imprégner la matière d’esprit astral comme on charge un accumulateur d’électricité. Voilà ou mène l’analogie mal entendue et appliquée à tort et à travers. Nous ne nommerons pas ces théoriciens singuliers dont la sincérité est respectable; mais nous devions signaler le fait pour mettre en garde le disciple studieux, et trop confiant, contre les lectures hasardeuses d’auteurs sans mandat et sans consécration, qui n’ont jamais produit que des livres, mais passent dès lors pour des Maîtres."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Nous sommes bien d'accord avec Dujols pour admettre la fourberie de Philalèthe. Fulcanelli, d'ailleurs, nous prévient sur l'outrance des allégories du mystérieux Adepte. quant au flos coeli, voyez l'article de Pernety :

"FLEUR DU CIEL, Flos Coeli. C’est une espèce de manne, que l’on trouve ramassée sur l’herbe au mois de mai particulièrement ; elle diffère de la manne, en ce que celle-ci est douce, et se recueille sur les feuilles des arbres en forme de grains; le Flos Cœli, au contraire se trouve sur l’herbe et n’a presque point de saveur. On tire par l’art chymique une liqueur du Flos Cœli, dont les propriétés sont admirables. Quelques Chymistes se sont imagines que c’était la matière dont se servent les Philosophes Hermétiques pour le grand œuvre, mais mal-à-propos." [Dictionnaire]

Quant aux propriétés magnétiques dont il faudrait que l'Artiste soit imprégné, elles nous font penser à la préparation spéciale qu'Armand Barbault [l'Or du millième matin, J'ai Lu, 1969] préconise l'usage sans que l'on sache au juste s'il l'entend au sens propre du terme ou par cabale. Mais il convient de se méfier de Magophon comme des autres, et sous des airs méfiants, il se pourrait qu'il dise le vrai pour le faux...Mais ce qu'il faut observer ici, c'est la largeur des bassines de la planche 9. Or, des bassines de cette largeur ne sont employées que lorsqu'on a en vue de faire cristalliser un sel, et la préparation du nitre relève de cette technique.
 
 

planche 10

Cette planche capitale nous montre sans doute la préparation de la potasse (1,2,3,4,5,6). Considérons les quatre tableaux du haut, la scène du bas étant l'allégorie correspondante. En haut à gauche, préparation des deux matières de base : la chaux à gauche est symbolisée par l'étoile ; à droite, la fleur [flos = sel très blanc] symbolise le carbonate de potasse, qui, blanc, est absolument pur. On notera que ces deux substances ont été mises sur les deux plateaux d'une balance -symbole de Thémis- dont on aperçoit le fléau couché. Ces substances sont mises dans un matras puis le matras est scellé au feu de lampe. Le matras est ensuite disposé dans l'athanor. L'allégorie du bas semble représenter l'alliance des deux principes ; la présence de l'arc peut être une indication sur Diane chasseresse, c'est-à-dire Artémis [lune cornée]. On distingue d'ailleurs un croissant de lune dans la partie supérieure, un peu à droite, du soleil.

"La dixième planche représente la conjonction. La première figure expose, dans les plateaux d’une balance, d’un côté, le sel indiqué par l’étoile, de l’autre le soufre désigné par une fleur qui, avec le cœur, forme sept pétales. Ce sont les proportions du rapport. Un homme verse sur cette fleur un liquide enfermé dan un flacon. C’est le mercure. II tient, de l’autre main, un autre récipient plein d’esprit astral pour l’utiliser selon le cas. La femme place tous ces produits dans un matras à long col; mais qu’on se rappelle ici ce que nous avons dit du rôle de la femme dans l’Œuvre: les deux agents personnifiés de la sorte sont les matières elles-mêmes, et les divers accessoires qui les accompagnent déclarent leur état d’exaltation.

A la seconde rangée, l’artiste scelle le matras au sceau d’Hermès. Il en présente le col à la flamme d’une lampe, de manière à ramener le verre à un état pâteux et ductile. Il doit l’étirer ensuite avec précaution de manière à l’amenuiser au point voulu, tout en s’assurant qu’il ne se produit aucune capillarité par ou pourrait s’échapper l’esprit du compost. Les choses en étant là, après avoir sectionné le verre, il en renverse sur elle-même la partie adhérente au matras pour en former un épais bourrelet. Aujourd’hui, cette opération s’exécute très facilement au gaz, à l’aide du chalumeau. Quelques praticiens, d’une habileté consommée, emploient un procédé automatique d’une plus grande perfection. Enfin, quel que soit le moyen adopté, l’on place ensuite l’œuf dans l’athanor et la coction commence.

Nous ne dirons rien de l’athanor. Le Mutus Liber en présente la forme et les dispositions intérieures. Philalèthe le décrit soigneusement. Nous n’ajouterons aux dits de cet auteur qu’une remarque importante: la construction du fourneau est en partie, allégorique, et il a beaucoup à y apprendre au point de vue de la conduite du feu et du régime de l’Œuvre.

En dernier lieu, l’Ouvrage secret de la Philosophie d’Hermès, attribué à d’Espagnet et cité avantageusement, sera utile à suivre, car on y trouve le Zodiaque des Philosophes.

La dernière figure de cette planche démontre que la conjonction est opérée: le Soleil et la Lune sont unis. Le travail a donné les couleurs requises. Elles sont ici synthétisées dans un cercle d’abord noir, puis blanc et enfin jaune et rouge. Le produit obtenu multiplie par dix, comme l’énoncent les chiffres."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Nos premiers commentaires ne sont pas satisfaisants. D'un certain côté, ils ne sont pas complètement absurdes. Voici pourquoi : la chaux, telle que nous en parlons, n'est pas la chaux vulgaire mais une chaux métallique. Mais plutôt que la préparation de la potasse, c'est de la préparation du Rebis qu'il s'agit. L'étoile symbolise le Sel ou corps, c'est-à-dire une terre [de la nature du kaolin ou une terre vitriifiable]. Le Soufre rouge est indiqué de façon indirecte par la fleur à sept pétales : le rapport est en effet de 7 parts de Sel pour 1 de Soufre. Dans un temps ultérieur, le Mercure s'anime [on voit l'Artiste verser le Mercure commun dans un matras à long col qui contient les natures métalliques]. La voie empruntée semble ici la voie humide, sans que l'on sache bien ce qui pourra résulter de cette Coction, à cause des conditions de température, et surtout de pression, qui règnent dans le matras. Voyez ici le Filet d'Ariadne de Batsdorff. Le nombre 10 qu'indique Magophon semble se rapporter uniquement au n° de la planche...Par contre, il est ici clairement évident qu'Apollon et Diane symbolisent les natures métalliques en réincrudation. Il faut donc voir, d'un côté de la balance, le sel en forme d'étoile, obtenu à la planche 9 et de l'autre côté, la fleur, symbolisant le Soufre, obtenu à la planche 6. Les deux substances mises en présence sont donc une chaux métallique et le salpêtre des philosophes. C'est alors que débute la Grande coction, mais par voie humide, après que le matras ait été scellé au feu de lampe.

planche 11

Cette planche n'est qu'un reflet de la planche 8.

"La planche onze proclame que l’opérateur est entré dans le régime du Soleil c’est-à-dire qu’il a obtenu l’or des philosophes, qui n’est pas l’or vulgaire. Nous avons déjà parlé de cet or mystérieux. Bien que Jupiter joue un rôle nominal dans le processus opératoire, il ne s’agit point du bisulfure d’étain, mais du véritable " or mussif " ou secret. Nous confesserons cependant, en toute vérité, que ce n’est pas un produit de la nature, mais de l’art. Des chimistes contemporains qui se sont indûment pris pour compétents, ont cru le rencontrer dans le vitriol commun, qu’ils se flattaient de rende philosophique. Ils ont mal entendu Basile Valentin. Le stroma de la dissolution de ce sel, considéré par eux comme un " or naissant ", n’est qu’un mirage fugace et ne laisse, à l’analyse, que déception.

Un auteur, célèbre à d’autres titres et qui a joui, dans certains milieux, de quelque prestige - il nous faut nommer Strindberg pour prévenir contre ses égarements - s’est échoué dans une technique puérile et ridicule. Son Livre d’Or est une aberration qu’appelait un charitable silence. Philalèthe et d’autres conseillent, à qui ignore l’or artificiel, de le chercher dans l’or vulgaire, en signalant toutefois ce travail comme long et ardu. Il faut, dans ce cas, lui faire subir des manipulations difficiles et dangereuses, car on peut transformer ce métal en fulminate et les Mémoires du XVIIIe siècle rapportent plusieurs accidentes mortels consécutifs à cette préparation. Mais, si le disciple est instruit à la bonne école, il évitera cette embûche sophistique et opérera hermétiquement; il écartera ainsi ce péril redoutable. Les maîtres savent atteindre le but suivant par d’autres voies, qu’ils se gardent bien d’indiquer, mais qui ne sont pas introuvables, si l’on raisonne avec sa raison plutôt qu’avec les livres trompeurs des Sages. " Il faut de l’or pour faire de l’or ", dit l’axiome classique; c’est juste, encore qu’il y ait deux Or différents pour mener l’Œuvre à bonne fin. Cette planche fait voir qu’on recommence ici toutes les opérations précédentes. Il faut élever le mercure à un plus haut degré de sublimation au moyen des aigles, le redistiller pour lui donner une animation plus grande."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Nous renvoyons le lecteur à la section sur la voie humide où est abordée la question des fulminates d'or et de la préparation des dissolutions auriques.

planche 12

Là encore, cette planche est analogue à la planche 9.

"La planche douze nous enseigne comment on peut porter ce mercure à une échelle supérieure. Il faut, à cette fin, recommencer les imbibitions de flos coeli jusqu’à ce que le mercure, qui en est avide, en soit imprégné à saturation."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Et comme on le voit, elle n'a pas inspiré Magophon outre mesure. Pour lui, il faut voir dans ces redites des réitérations d'une même technique, afin de concentrer davantage le produit. Mais il est possible que ces images identiques aient résulté de la confusion entre des éditions différentes du Mutus Liber. ainsi, comme nous le dit J. van Lennep :

"La comparaison entre les planches reproduites par Laplace [Jean Laplace, avec des planches en couleurs d'un soi-disant manuscrit du Mutus, découvert à la bibliothèque du Congrès, à Washington in Altus, Mutus Liber (intr. et commentaires par J. Laplace, Archè, Milan, 1979] et celles de l'editio princeps ou de Manget, révèle des différences notables au niveau de tous les détails. La couleur a été appliquée grossièrement sur de splanches vierges dont les sixième et septième sont identiques à celles qui furent découvertes par Elie Charles Flamand et qui furent attribuées par Canseliet à l'édition de 1725. Comme il le fut signalé pour celle-ci, cet exemplaire de Washington comporte des textes ajoutés à la série de splanches : descriptions d'athanors et procédés de transmutation. ils sont en outre accompagnés par deux gravures."[in Alchimie, p. 233]

planche 13

Comme on le voit, la différence entre la planche 10 et la planche 13, tient aux nombres indiqués en bas, entre Apollon et Diane, qui témoignent de la multiplication accordée lors des réitérations de la technique de concentration.

"La treizième planche est une répétition de la dixième, car dans l’œuvre, toutes les opérations se suivent et se ressemblent; mais cette nouvelle conjonction, qui s’opère avec des matières sublimées à l’extrême, n’est autre que le commencement des multiplications. Le travail est le même que celui de la planche dix et, dans la coction, on verra reparaître des couleurs. La durée de celle-ci décroît à mesure que la puissance multiplicative augmente, de telle manière qu’il ne faut, à la fin, qu’un jour pour obtenir le résultat qui, au début, demandait des moins. Les chiffres de cette planche donnent les puissances des transmutations obtenues par les coctions subséquentes."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Ces conjonctions successives ont été étudiées par l'Anonyme qui a écrit le Rosaire des Philosophes [à ne pas confondre avec le Rosaire d'Arnaud de Villeneuve]. Voyez d'abord les Douze Portes de Ripley pour une vue générale sur la Conjonction. Ce n'est pas moins de quatre conjonctions dont parle le Rosaire, chacune étant illustrée par une gravure. La 1ère gravure montre le

couple alchimique, le roi et la reine surmontant chacun leur symbole. Une colombe crée le lien d'union entre eux, surmontée d'une étoile. Voici ce que pense Pernety de la colombe :

"Colombe. D’Espagnet et Philalethe ont employé l’allégorie de la Colombe, pour désigner la partie volatile de la matiere de l’œuvre des Sages. Le premier a emprunté de Virgile (Eneid. Liv 6.) ce qu’il dit de celle de Vénus, pour le temps de la génération du fils du Soleil ou regne de Vénus philosophique. Le second a dit que les colombes de Diane sont les seules qui soient capables d’adoucir la férocité du dragon ; c’est pour le temps de la volatilisation, où les parties de la matiere sont dans un grand mouvement, qui cesse à mesure que la couleur blanche, ou la Diane Hermétique se perfectionne. Les Souffleurs doivent bien faire attention à cela, s’ils ne veulent pas perdre leur argent à faire des mélanges fous d’argent vulgaire avec d’autres matieres pour parvenir au magistere des Philosophes." [Dictionnaire]

Dans cette première conjonction, les époux royaux conservent leurs vêtements, signe que les éléments sont seulement mis en présence, avant la dissolution. Ils tiennent en leur main des tiges végétales, qui expriment le phénomène d'une croissance minérale qui ne peut ête le fait que de cristaux. Cette phase peut être illustrée du texte suivant :

"Et si vous connaissiez mon secret, vous sauriez que je suis le grain semé dans la terre pure qui, en naissant, croît et se multiplie et apporte du fruit au semeur." [Parabole du soleil par le Philosophe Belin, in Rosarius]

Lors de la 2ème phase de la conjonction, les époux royaux sont mis à nu. On voit trois phylactères [qui ont eux-mêmes par l'étymologie une portée hermétique, voir en recherche] sur lesquels on lit :

"Ô Lune, donne-moi de devenir ton époux. Ô Soleil, il est juste que te sois obéissante. C'est l'esprit qui vivifie." [Rosarium philosophorum, Francfort, 1550]

C'est alors la phase de dissolution et on peut compléter la figure de ce commentaire :

"C'est pourquoi Geber dit : Ce sont des fumées subtiles, et elles ont besoin d'une cuisson tempérée pour être épaissies en elles-mêmes d'une façon égale. Seule, en effet, la chaleur tempérée peut épaissir l'humidité et parfair le mélange, mais elle ne doit pas dépasser la mesure. Car les générations et les procréations des choses naturelles ne se font qu'au moyen d'une chaleur très tempérée et égale, comme est le fumier de cheval humide et chaud." [Rosarium philosophorum, Francfort, 1550]

Vient alors la 3ème phase de Conjonction qui corresond au bain des astres. La colombe sert toujours de médiateur entre les deux Principes et on remarque que les tiges végétales s'entrecroisent à la façon d'un X, sans doute pour donner raison à Fulcanelli, qui voit dans cet X la surface du dissolvant quand il a été canoniquement préparé. La gravure est complétée de ce commentaire :

"Hermès : là s'effectue la conjonction des deux corps, et elle est indispensable dans notre magistère. Et si l'un des deux corps seulement manquait à notre pierre, elle ne fournirait de teinture en aucune manière. C'est pourquoi un philosophe dit : le vent l'a porté danss on ventre. Il est donc clair que le vent est l'air, et l'air est la vie, et la vie est l'âme, c'est-à-dire l'huile et l'eau." [Rosarium philosophorum, Francfort, 1550]

Par cette phrase sybilline, le pseudo-Hermès exprime simplement l'idée de la sublimation du soufre rouge dans le Mercure commun, par laquelle il devient le Mercure animé ou Mercure philosophique. L'âme est ici le symbole du soufre sublimé. Vient alors la 4ème phase de conjonction qui est le coït proprement dit : il correspond à l'accrétion du soufre rouge à la toyson d'or ou résine de l'or. Une légende commente ainsi cette scène :

"Ô lune, mon étreinte et mon suave amour - Te rendent, comme moi, forte et belle à ton tour. - Ô soleil, lumineux par-dessus tous les êtres. - Je te manque pourtant, comme la poule au coq son maître."

que l'on peut compléter de ce dernier commmentaire :

"Arislée dans la vision. Unis donc ton fils Gabricus, qui t'est plus cher que tous tes autres fils, avec sa soeur Beya qui est une enfant radieuse, douce et tendre. Gabricus est mâle et Beya est femme, et elle lui donne tout ce qui vient d'elle [...] Car l'union de Gabricus avec Beya a provoqué la mort sur le champ. Beya monta en effet sur Gabrocus, l'enferma dans son ventre, si bien que l'on ne put rien voir de lui. Et elle étreignit Gabricus avec un amour si grand qu'elle le conçut tout entier dans sa nature et le divisa en parties indivisibles. C'est pourquoi Merculinus dit : la conception transforme en sang ce qui était semblable au lait. si la femme blanche est donnée en mariage à l'époux rouge tous deux bientôt s'embrassent et s'accouplent. Ils se dissolvent eux-mêmes et s'accomplissent aussi eux-mêmes afin qu'après avoir été deux, ils deviennent en quelque sorte un seul corps. C'est pourquoi Marie, soeur de Moïse, dit : Unis la gomme à la gomme en un vrai mariage, et transforme-les en une sorte d'eau brûlante." [Rosarium philosophorum, Francfort, 1550]

planche 14

Quatre tableaux sont représentés ; le tableau supérieur montre trois tours qui peuvent symboliser les trois oeuvres traditionnelles [noir, blanc et rouge] ou la même réitération d'une technique particulière. Le second tableau montre le travail d'une fileuse ; nous connaissons l'importance du symbolisme de la fileuse ou de la pelote ; au milieu du tableau, un tamis. Les chiffres VI - II - X sont énigmatiques. Si nous établisssons une correspondance avec les signes du zodiaque, nous avons : Vierge - Taureau - Capricorne ; avec les mois : Cancer - Poissons - Scorpion ; avec les mois correspondant au début traditionnel de l'oeuvre (mars-avril) : Lion - Bélier - Sagittaire : nous obtenons les équivalents alchimiques suivants : Mercure (double Mercure : Lion vert) - Mars (antimoine = chaux) - Jupiter (justice = Thémis = potasse). Le troisième tableau nous donne à voir, à gauche, le principe volatil, correspondant à la Lune [Mercure], au centre, la balance, symbole de Thémis et du poids de nature, un mortier, un pilon et une spatule ou une cuiller de fer ; à droite, le principe fixe, correspondant au Soleil [Soufre]. Le quatrième tableau nous montre un récipient plus grand pour contenir le Mercure que pour contenir le Soufre, ce qui est conforme aux données que nous avons.

"La quatorzième planche est principalement consacrée à l’instrumentation. On y voit le matras scellé hermétiquement avec son bourrelet, tel que nous l’avons décrit; le mortier et le pilon pour les broyages; la cuillère à écrémer; les balances pour déterminer les justes poids; le fourneau des premières opérations avant l’emploi de l’athanor.

Nous rappelons qu’il faut entendre les broyages, la décantation, l´écrèmage et tout le reste d’une manière philosophique, encore qu’une trituration, un décantage et écrémage soient positivement nécessaires pour rendre les matériaux propres au travail ; mais, par suite, ces opérations se font d’elles-mêmes et, pour ainsi dire, automatiquement par la réaction des corps les uns sur les autres. Le disciple devra méditer profondément sur la femme à la quenouille, et la suivre avec sagacité dans ses manipulations; elles ne sont pas indifférentes et tout y parle au vrai fils de science. Nous ne pouvons ici transgresser les volontés de l’auteur, qui témoigne de son dessein bien arrêté de laisser le symbole exprimer seul toute sa pensée. Si ces lignes tombent sous les yeux d’un Adepte, il approuvera notre réserve, qui frise pourtant l’indiscrétion. Mais, pour le surplus, qui potest capere capiat."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Dujols ne nous parle pas du symbolisme des chiffres romains : VI - II - X. Ils correspondent tout simplment au triangle de feu du zodiaque des astrologues. Voyez la section prima materia. Le Lion correspond au Lion vert ; le Bélier à Ariès, toyson d'or [et non pas Arès, le sens du symbolisme ici est différent] et désigne le Sel que l'on a vu conjoint avec le Soufre, à la planche 10. Quant au Sagittaire, il est l'exact homonyme spirituel de la licorne et symbolise la pénétration du Soufre rouge dans le Sel. Ces opérations doivent se réaliser au fourneau, à haute température. Le Mercure doit être à l'état filant, ce qui peut expliquer le travail de la quenouille.

planche 15

C'est une apothéose. Les travaux d'Hercule sont passés, l'échelle est mise littéralement au rancard. Les conjoints tiennent les bouts d'un cordon présenté par Jupiter. Ce cordon et les bras du couple forment un carré. Le soleil et la lune ont été conquis. En bas de la gravure, se voit un blason de sable au chevron abaissé, accompagné en chef de trois coquilles et de trois besants, qui serait celui de Jacob Sulat, alias Saulat des Marez, à qui est attribué le Mutus Liber.
 

"La quinzième et dernière planche représente l’apothéose de Saturne, victorieux de son fils Jupiter qui l’avait détrôné, et gît, inerte, sur le sol. C’est la solarisation du plus vil des métaux, sa résurrection et sa glorification dans la lumière. Les deux branches d’églantier du frontispice sont chargées de baies rouges et de baies blanches remplies de semences actives dont chacune a le pouvoir de muer en or ou en argent tous les métaux impurs. De soi-disant mystiques - qui nient la possibilité de l’œuvre métallique et n’ont trouvé dans les allégories des philosophes qu’un traité d’ascèse dont ils seraient fort embarrassés d’expliquer chaque symbole - ces pseudo-mystiques voient dans cette planche une image de la résurrection de l’homme et de son retour dans la patrie céleste, et ils s’extasient béatement sur cette découverte qu’ils ne sont pas loin de considérer comme géniale."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Cette interprétation ne nous convainc pas. Pourquoi Saturne serait-il vainqueur de de combat hermétique, alors qu'en toute logique, c'est Jupiter qui doit l'emporter ? Si nous considérons les régimes planétaires, il est hors de doute que le 1er régime est celui de Mercure, ce qui est conforme aux données de la tradition. S'ensuit Saturne, puis Jupiter et la Lune. J. van Lennep, quant à lui, voit dans l'homme couché, non pas Saturne, mais Hercule, image de l'Artiste épuisé par les Douze travaux qu'il a dû accomplir. Le cordon et les bras du couple forment un carré où l'on peut voir soit les Quatre Eléments, soit la Terre. en bas de la gravure, on voit un blason de sable au chevron abaissé, accompagné en chef de trois coquilles et de trois besans, qui serait le blason de Jacob Sulat, alias Saulat des Marez.

planche finale

"Mais si nous redevenons pur esprit, c’est donc que notre corps en renfermait l’essence sous sa forme grossière et, dans ces conditions on ne saurait refuser aux métaux les mêmes propriétés. L’esprit ou le feu est partout si froid en apparence, dans les métaux qu’on transforme en fulminates inflammables et détonants au moindre choc. Or, la transmutation est un phénomène qui fait passer l’espèce, du plan inférieur au plan supérieur, au moyen d’un agent spirituel, véritable semence nommée poudre de projection. Ce produit merveilleux s’obtient par la mort et la putréfaction réelle d’une substance métallique, laquelle, transfigurée, à la propriété de modifier à son tour les êtres de sa nature. Ceux-ci, sous son action, subissent de même une mort et une résurrection promptes, qui les élèvent à leur plus haut degré de dignité. Les Hermétistes comparent cette transformation à celle du blé. Le grain se corrompt dans la terre, assimile les éléments grossiers du sol et, par le travail d’une longue digestion, les mue en pur romet dans le rapport de cent pour un. Cette digestion est plus ou moins activée par l’ambiance. Dans certains climats, la moisson a lieu trois mois après les semailles, et sous le tropique, la végétation a quelque chose de presque instantanée. Il est donc tout à fait rationnel qu’un ferment doué d’une grande puissance et projeté dans les corps soumis à une température élevée, puisse les faire évoluer avec une rapidité qui tient du prodige.

L’évolution est la loi de la vie : le minéral devient végétal et le végétal animal, par voie d’intrussusception; mais ce transit est subordonné à la médiation d’un agent extérieur, plante ou bétail. Si donc les métaux sont admis de la sorte à passer d’un règne dans l’autre, avec l’aide d’un élément approprié, il est plus logique encore qu’un certain or parfait et quintessencié, ramené à son état radical et spermatique, ait la vertu d’exalter et de convertir en lui-même ses homogènes. N’est-ce pas ainsi que le germe humain, en gestation, assume et transforme la substance des être d’une origine moins noble ? La nutrition est une métamorphose continue. De même que, dans les trois règnes, tout converge vers l’homme, dans les minéraux, tous aboutissent à l’or. Mais il n’en faut point déduire que la nature, à la longue, fasse de l’or avec du plomb. Elle a besoin, pour cet effet, du secours de l’art, c’est-à-dire du ferment magique qui en opère la transmutation.

L’or est appelé de soleil, car en grec, aur est la lumière ; il est le ciel des métaux, la spiritualisation de l’espèce. Les métaux deviennent donc or comme, à certains égard, notre corps devient esprit par le travail de la fermentation posthume. La putréfaction, nauséabonde et hideuse, est pourtant la prestigieuse fée qui opère tous les miracles du monde. C’est une grossière erreur de croire que, chez l’homme, l’âme abandonne le corps avec le dernier souffle. Elle est elle-même entièrement chair, car la matière est une modalité de l’esprit à différents états sous la dépendance d’une étincelle majeure et plus subtile, qui est le Dieu de chaque organisme et si la Science nie la réalité de l’esprit parce qu’elle n’en a jamais trouvé trace, elle déshonore son nom. Un cadavre, rigide et glacé, n’est nullement mort au sens absolu. Une vie intense, mais inconsciente heureusement et sans réflexes sensibles, continue dans la tombe, et c’est de cet horrible et plus ou moins long combat - qui est le Purgatoire des Religions - que la matière, distillée, sublimée, transmuée et vaporisée par l’action du Soleil, s’élance dans le plan amorphe, qui a ses degrés depuis l’air jusqu’à la lumière élémentaire et de celle-ci au feu principe où tout finit par se résoudre et d’où tout émane à nouveau.

Nous croyons avoir accompli notre tâche avec toute la probité requise, et fait luire quelques clartés nouvelles dans un domaine obscur. Au disciple, maintenant, de parachever l’Œuvre. Quant à ceux qui prétendent acquérir la Sagesse sans mérite et seulement de quelque obole vile et méprisable, nous leur disons, comme le saint Jérôme de la légende au riche et désœuvré Cratus: " La Philosophie ne vous est pas idoine ".

Pour vous, fils de science, souvenez-vous du signe éloquent que vous adressent les figures terminales de la quatorzième planche, et de la glose qui clôt le Mutus Liber: Si vous avez compris, travaillez dans le silence et fermez quelque temps encore la bouche sur le Mystère."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

La fin de l'Hypotypose de Pierre Dujols ne reprend pas, bien sûr, la dernière planche de texte du Mutus Liber, mais représente une Récapitulation de l'oeuvre. Nous ne commenterons pas ces lignes qui s'apparentent davantage à la pure cabale qu'à son application à l'alchimie « opératique ».
 


Bibliographie sommaire

1.      Mutus Liber, La Rochelle, 1677, (Ferguson I, 29-30)
2. L'alchimie et son livre muet, Paris, 1967
3. Bibliotheca chemica curiosa, Genève, 1702
4. Histoire de la ville de La Rochelle et du pays d'Aulnis, La Rochelle, 1757
5. Commentaires sur le Mutus Liber, S. Hutin, Maizières-lez-Metz, 1966

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