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SI C'EST UN HOMME |
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Matricule: 174517
Né à Turin le 31 janvier 1919, Primo Lévi, après des études de chimie, s'installe à Milan en 1942. En février 1944, arrété en tant que partisan, il est déporté à Auschwitz ou il reste jusqu'au 27 janvier 1945, jour de la libération du camp par les forces soviétiques. Son premier livre, Si c'est un homme, paru en 1947, est le journal de son expérience au Lager. Il est suivi par La trêve (1963), qui remporte le prix Campiello, puis par Histoires naturelles, écrit sous le pseudonyme de Damiano Malabaila, couronné par le prix Bagutta en 1966. Viennent ensuite Vice de forme (1971), Le système périodique (1975), La clef à molette (1978), récompensé par le prix Strega, Lilith et La recherche des racines (1981), Maintenant ou jamais (1982). Primo Lévi s'est suicidé le 11 avril 1987, à Turin.
En moins de dix minutes, je me trouvai faire partie du groupe des hommes valides, Ce qu'il advint des autres, femmes, enfants, vieillards, il nous fut impossible alors de le savoir: la nuit les engloutit, purement et simplement. Aujourd'hui pourtant, nous savons que ce tri rapide et sommaire avait servi à juger si nous étions capables ou non de travailler utilement pour le Reich ; nous savons que les camps de Buna-Monowitz et de Birkenau n'accueillirent respectivement que quatre-vingt-seize hommes et vingtneuf femmes de notre convoi et que deux jours plus tard il ne restait de tous les autres — plus de cinq cents — aucun survivant. Nous savons aussi que même ce semblant de critère dans la discrimination entre ceux qui étaient reconnus aptes et ceux qui ne l'étaient pas ne fut pas toujours appliqué, et qu'un système plus expéditif fut adopté par la suite : on ouvrait les portières des wagons des deux côtés en même temps, sans avertir les nouveaux venus ni leur dire ce qu'il fallait faire. Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp ; les autres finissaient à la chambre à gaz
Hâftling : j'ai appris que je suis un Hàftling. Mon nom est 174517 ; nous avons été baptisés et aussi longtemps que nous vivrons nous porterons cette marque tatouée sur le bras gauche. L'opération a été assez peu douloureuse et extrêmement rapide : on nous a fait mettre en rang par ordre alphabétique, puis on nous a fait défiler un par un devant un habile fonctionnaire muni d'une sorte de poinçon à aiguille courte. Il semble bien que ce soit là une véritable initiation : ce n'est qu' « en montrant le numéro » qu'on a droit au pain et à la soupe. Il nous a fallu bien des jours et bon nombre de gifles et de coups de poing pour nous habituer à montrer rapidement notre numéro afin de ne pas ralentir les opérations de distribution des vivres ; il nous a fallu des semaines et des mois pour en reconnaître le son en allemand. Et pendant plusieurs jours, lorsqu'un vieux réflexe me pousse à regarder l'heure à mon poignet, une ironique substitution m'y fait trouver mon nouveau nom, ce numéro gravé sous la peau en signes bleuâtres. Ce n'est que beaucoup plus tard que certains d'entre nous se sont peu à peu familiarisés avec la funèbre science des numéros d'Auschwitz, qui résument à eux seuls les étapes de la destruction de l'hébraïsme en Europe. Pour les anciens du camp, le numéro dit tout : la date d'arrivée au camp, le convoi dont on faisait partie, la nationalité. On traitera toujours avec respect un numéro compris entre30000 et 80000 : il n'en reste que quelques centaines, qui désignent les rares survivants des ghettos polonais. De même, il s'agit d'ouvrir l'oeil si on doit entrer en affaires avec un 116000 ou un 117000 : ils ne sont plus qu'une quarantaine désormais, mais ce sont des Grecs de Salonique, et ils ont plus d'un tour dans leur sac Quant aux gros numéros, il s'y attache une note essentiellement comique, comme aux termes de « bleus » ou de « conscrits » dans la vie courante • le gros numéro par excellence est un individu bedonnant, docile et mais, à qui vous pouvez faire croire qu'a l'infirmerie on distribue des chaussures en cuir pour pieds sensibles, et qui est capable sur votre instigation d'y courir séance tenante en vous laissant sa gamelle de soupe « a garder » , vous pouvez lui vendre une cuillère pour trois rations de pain, vous pouvez même l'envoyer demander (comme cela m'est arrivé ') au Kapo le plus féroce du camp si c'est bien lui qui commande le Kartoffelschalkommando, le Kommando d'Épluchage de Patates, et s'il est possible de s'y faire enrôler.
Nous avons vite appris que les occupants du Lager se répartissent en trois catégories les prisonniers de Droit commun, les prisonniers politiques et les juifs Tous sont vêtus de l'uniforme raye, tous sont Haftlinge, mais les Droit commun portent a côté du numéro, cousu sur leur veste, un triangle vert, les politiques un triangle rouge , les juifs, qui sont la grande majorité, portent l'étoile juive, rouge et jaune Quant aux SS, il y en a, mais pas beaucoup, ils n'habitent pas dans le camp et on ne les voit que rarement Nos véritables maîtres, ce sont les triangles verts qui peuvent faire de nous ce qu'ils veulent, et puis tous ceux des deux autres catégories qui acceptent de les seconder, et ils sont légion. Mais il y a bien d'autres choses encore que nous avons apprises, plus ou moins rapidement selon le caractère de chacun, a répondre « Jawohl », a ne jamais poser de questions, a toujours donner l'impression qu'on a compris Nous avons appris la valeur de la nourriture, nous aussi maintenant nous raclons soigneusement le fond de notregamelle de soupe, et nous la tenons sous notre menton quand nous mangeons notre pain, pour ne pas en perdre une miette A présent nous savons nous aussi qu'il y a une belle différence entre une louche de soupe prise sur le dessus de la marmite et une prise au fond, et nous sommes déjà en mesure de calculer, en fonction de la contenance des différents récipients, quelle est la meilleure place à prendre dans la queue Nous avons appris que tout sert : le fil de fer pour attacher les chaussures ; les chiffons pour en faire des chaussettes russes, le papier pour en rembourrer (clandestinement) nos vestes et nous protéger du froid Nous avons appris du même coup que tout peut nous être volé, ou plutôt que tout est automatiquement volé au moindre instant d'inattention ; et pour nous prémunir contre ce fléau, nous avons dû apprendre à dormir la tête sur un paquet fait de notre veste et contenant tout notre avoir, de la gamelle aux chaussures. Nous connaissons déjà en grande partie le règlement du camp, qui est incroyablement compliqué , les interdictions ont innombrables • interdiction de s'approcher à plus de deux mètres des barbelés, de dormir avec sa veste, ou sans caleçons, ou le calot sur la tête, d'entrer dans les lavabos ou les latrines « nur fur Kapos » ou « nur fur Reichsdeutsche », de ne pas aller à la douche les jours prescrits, et d'y aller les jours qui ne le sont pas, de sortir de la baraque la veste déboutonnée ou le col relevé ; de mettre du papier ou de la paille sous ses habits pour se défendre du froid ; de se laver autrement que torse nu Les rites à accomplir sont infinis et insensés : tous les matins, il faut faire son « ht » de manière qu'il soit parfaitement lisse et plat ; il faut astiquer ses sabots boueux et répugnants avec de la graisse de machine réservée à cet usage, racler les taches de boue de ses habits (les taches de peinture, de gras et de rouille sont admises) ; le soir, il faut passer au contrôle des poux et au contrôle du lavage de pieds ; le samedi, il faut se faire raser la barbe et les cheveux, raccommoder ou faire raccommoder ses hardes ; le dimanche, c'est le contrôle général de la gale et le contrôle des boutons de veste, qui doivent correspondre au nombre réglementaire : cinq. Sans compter les innombrables circonstances, însigni fiantes en elles-mêmes, qui deviennent ici de véritables problèmes. Quand les ongles poussent, il faut les couper, et nous ne pouvons le faire qu'avec les dents (pour les ongles des pieds, le frottement des souliers suffit), si on perd un bouton, il faut savoir le faire tenir avec un fil de fer ; si on va aux latrines ou aux lavabos, il faut emporter avec soi tout son attirail sans le lâcher un seul instant, quitte à tenir ses habits roulés en boule et serrés entre les genoux pendant qu'on se lave la figure sinon, ils disparaissent à la minute Si un soulier fait mal, il faut se présenter le soir à la cérémonie de l'échange des chaussures ; c'est le moment ou jamais de montrer son adresse : au milieu d'une effroyable cohue, il faut savoir repérer au premier coup d'oeil non pas la bonne paire, mais le bon soulier, car une fois le choix fait, il n'est plus possible d'en changer. Et que l'on n'aille pas croire que dans la vie du Lager, les souliers constituent un facteur négligeable La mort commence par les souliers . ils se sont révélés être pour la plupart d'entre nous de véritables instruments de torture qui provoquaient au bout de quelques heures de marche des plaies douloureuses destinées à s'infecter Celui qui a mal aux pieds est oblige de marcher comme s'il traînait un boulet (d'où l'allure bizarre de l'armée de larves qui rentre chaque soir au pas militaire), il arrive bon dernier partout, et partout reçoit des coups ; il ne peut pas courir si on le poursuit ; ses pieds enflent, et plus ils enflent, plus le frottement contre le bois et la toile du soulier devient insupportable. Alors il ne lui reste plus que l'hôpital mais il est extrêmement dangereux d'entrer à l'hôpital avec le diagnostic de « dicke Fusse » (pieds enflés), car personne n'ignore, et les SS moins que quiconque, que c'est un mal dont on ne guérit pas.
J'ai donc touche le fond On apprend vite en cas de besoin à effacer d'un coup d'épongé passe et futur Au bout de quinze jours de Lager, je connais déjà la faim réglementaire, cette faim chronique que les hommes libres ne connaissent pas, qui fait rêver la nuit et s'installe dans toutes les parties de notre corps, j'ai déjà appris à me prémunir contre le vol, et si je tombe sur une cuillère, une ficelle, un bouton que je puisse m'appropner sans être puni, je l'empoche et le considère à moi de plein droit Déjà sont apparues sur mes pieds les plaies infectieuses qui ne guériront pas Je pousse des wagons, je manie la pelle, je fonds sous la pluie et je tremble dans le vent Déjà mon corps n'est plus mon corps J'ai le ventre enfle, les membres dessèches, le visage bouffi le matin et creusé le soir, chez certains, la peau est devenue jaune, chez d'autres, grise, quand nous restons trois ou quatre jours sans nous voir, nous avons du mal a nous reconnaître.
Car la nature humaine est ainsi faite, que les peines et les souffrances éprouvées simultanément ne s'additionnent pas totalement dans notre sensibilité, mais se dissimulent les unes derrière les autres par ordre de grandeur décroissante selon les lois bien connues de la perspective. Mécanisme providentiel qui rend possible notre vie au camp. Voilà pourquoi on entend dire si souvent dans la vie courante que l'homme est perpétuellement insatisfait : en réalité, bien plus que l'incapacité de l'homme à atteindre à la sérénité absolue, cette opinion révèle combien nous connaissons mal la nature complexe de l'état de malheur, et combien nous nous trompons en donnant à des causes multiples et hiérarchiquement subordonnées le nom unique de la cause principale ; jusqu'au moment où, celle-ci venant à disparaître, nous découvrons avec une douloureuse surprise que derrière elle il y en a une autre, et même toute une série d'autres. Aussi le froid — le seul ennemi, pensions-nous cet hiver — n'a-t-il pas plus tôt cessé que nous découvrons la faim : et, retombant dans la même erreur, nous disons aujourd'hui : « Si seulement nous n'avions pas faim !... » Mais comment pourrions-nous imaginer ne pas avoir faim ? Le Lager est la faim : nous-mêmes nous sommes la faim, la faim incarnée.
Certains d'entre eux, avec une patience farouche, parviennent à échanger leur demi-ration contre un litre de soupe. Puis, un peu à l'écart, ils procèdent à l'extraction méthodique des quelques morceaux de pommes de terre qui se trouvent au fond ; après quoi, ils échangent cette soupe contre du pain, et le pain contre un nouveau litre de soupe qu'ils traiteront comme le premier, et ainsi de suite jusqu'à ce que leurs nerfs cèdent, ou que l'une de leurs victimes, les prenant sur le fait, leur inflige une sévère leçon en les livrant à la raillerie publique. Autres représentants de cette espèce, ceux qui viennent à la Bourse pour vendre leur unique chemise ; ils savent bien ce qui les attend, à la première occasion, quand le Kapo découvrira qu'ils sont nus sous leur veste. Le Kapo leur demandera ce qu'ils ont fait de leur chemise, pure formalité qui sert d'entrée en matière. Ils répondront qu'on la leur a volée aux lavabos, simple réponse d'usage elle aussi, et qui n'a pas la prétention d'être crue. En réalité même les pierres du Lager savent que, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, ceux qui n'ont plus de chemise l'ont vendue parce qu'ils avaient faim, et d'ailleurs chacun ici est responsable de sa chemise puisqu'elle est propriété du Lager. Alors le Kapo les frappera, on leur donnera une autre chemise, et tôt ou tard ils recommenceront.
Il y a eu des moments où avec un bon-prime on avait une ration de pain, puis une ration un quart et même une ration un tiers ; un jour la cotation a atteint une ration et demie, mais aussitôt après, le ravitaillement en Mahorca de la Kantine a été interrompu et, la couverture venant à manquer, le cours s'est effondré d'un seul coup à un quart de ration. Puis il a connu une autre période de hausse, pour un motif peu banal : la relève de la garde au Frauenblock, accompagnée de l'arrivée d'un contingent de robustes Polonaises. Comme le bon-prime donne droit (aux prisonniers de droit commun et aux politiques, pas aux juifs, qui d'ailleurs ne souffrent guère de cette restriction) à une entrée au Frauenblock, les intéressés se les sont arrachés en un clin d'oeil, ce qui a entraîné une réévaluation immédiate mais de courte durée. Les Hàftlinge ordinaires qui recherchent le Mahorca pour leur consommation personnelle sont peu nombreux ; le plus souvent, le tabac sort du camp et aboutit entre les mains des travailleurs civils de la Buna. Voici un des types de combines les plus répandus : le Hàftling qui a économisé d'une manière ou d'une autre une ration de pain l'investit en Mahorca ; il se met clandestinement en contact avec un « amateur » civil, qui achète le Mahorca en payant au comptant, avec une dose de pain supérieure à celle initialement investie. Le Hàftling mange sa marge de bénéfice et remet en circulation la ration restante. Ce sont les spéculations de ce genre qui établissent un lien entre l'économie interne du camp et la vie économique du monde extérieur : lorsque la distribution du tabac à la population civile de Cracovie a été interrompue, les répercussions, au-delà de la barrière de fil barbelé qui nous sépare de la communauté humaine, se sont fait sentir immédiatement à l'intérieur du camp par une hausse sensible de la cotation du Mahorca et par suite du bonprime. Le cas qui vient d'être évoqué n'est que le plus simple : en voici un autre déjà plus complexe. Le Hàftling achète avec du Mahorca ou du pain, ou bien se fait offrir par un civil une quelconque loque ayant nom de chemise, même sale et déchirée, mais encore pourvue de trois trous par où passer tant bien que mal la tête et les bras. Du moment qu'il ne montre que des signes d'usure et non de dégradations délibérées, un tel objet, au moment du Wàschetauschen, vaut pour une chemise et donne droit à un rechange ; au pis aller celui qui l'endosse recevra une correction en règle pour s'être montré négligent dans l'entretien des effets réglementaires.
Prenons par exemple le trafic de ce dernier produit. Comme nous l'avons indiqué plus haut, le règlement du camp exige que les chaussures soient graissées et astiquées chaque matin ; et chaque Blockàltester est responsable devant les SS de l'exécution de cette disposition par tous les hommes de sa baraque. On pourrait donc penser que chaque baraque bénéficie périodiquement d'une certaine quantité de graisse à chaussures, mais il n'en est rien : le mécanisme est tout autre. Il faut dire tout d'abord que chaque baraque reçoit tous les soirs une quantité de soupe passablement supérieure à la somme des rations réglementaires ; le surplus est partagé selon le bon vouloir du Blockàltester, qui commence par prélever des suppléments à titre gracieux pour ses amis et protégés, puis les primes réservées aux balayeurs, aux gardiens de nuit, aux contrôleurs des poux et à tous les autres fonctionnairesprominents de la baraque. Ce qui reste (et un Blockàltester avisé s'arrange toujours pour qu'il reste quelque chose) sert précisément aux achats. La suite va de soi : de retour au camp, les Hâftlinge qui ont l'occasion, à la Buna, de remplir leur gamelle de graisse ou d'huile de machine (ou de quoi que ce soit d'autre : n'importe quelle substance noirâtre et huileuse fait l'affaire), font systématiquement le tour des baraques jusqu'à ce qu'ils trouvent un Blockàltester qui manque de cet article ou qui veuille le stocker. D'ailleurs chaque baraque a généralement son fournisseur attitré, auquel elle verse un fixe journalier, à condition qu'il fournisse de la graisse chaque fois que la réserve est sur le point de s'épuiser.
Dans ce complexe réseau de vols et de contre-vols, alimentés par la sourde hostilité qui règne entre la direction des SS et les autorités de la Buna, le K.B. joue un rôle de première importance. Le K.B. est le lieu de moindre résistance, la soupape de sécurité qui permet le plus facilement de tourner le règlement et de déjouer la surveillance des chefs. Il est de notoriété publique que ce sont les infirmiers eux-mêmes qui remettent sur le marché, à bas prix, les vêtements et les chaussures des morts et des sélectionnés qui partent nus pour Birkenau ; ce sont eux encore, avec les médecins, qui exportent à la Buna les sulfamides destinés à la distribution interne et qui les vendent aux civils contre des denrées alimentaires. Sans compter les énormes bénéfices réalisés sur le trafic des cuillères. Le Lager n'en fournit pas aux nouveaux venus, bien que la soupe semi-liquide qu'on y sert ne puisse être mangée autrement. Les cuillères sont fabriquées à la Buna, en cachette et dans les intervalles de temps libre, par les Hâftlinge qui travaillent comme spécialistes dans les Kommandos de forgerons et de ferblantiers : ce sont des ustensiles pesants et mal dégrossis, taillés dans de la tôle travaillée au marteau et souvent munis d'un manche affilé qui sert de couteau pour couper le pain. Les fabricants eux-mêmes les vendent directement aux nouveaux venus : une cuillère simple vaut une demiration de pain, une cuillère-couteau trois quarts de ration. Or, s'il est de règle qu'on entre au K.B. avec sa cuillère,on n'en sort jamais avec. Au moment de partir et avant de recevoir leurs vêtements, les guéris en sont délestés par les infirmiers, qui les remettent en vente à la Bourse. Si on ajoute aux cuillères des guéris celles des morts et des sélectionnés, les infirmiers arrivent à empocher chaque jour le produit de la vente d'une cinquantaine de ces objets. Quant à ceux qui sortent de l'infirmerie, ils sont contraints de reprendre le travail avec un handicap initial d'une demi-ration de pain à investir dans l'achat d'une nouvelle cuillère. Enfin le K.B. est le principal client et receleur des vols commis à la Buna : sur la part quotidienne de soupe destinée au K.B., une bonne vingtaine de litres est allouée au fonds-vols et sert à acheter aux spécialistes les articles les plus variés. Il y a ceux qui volent de petits tuyaux de caoutchouc que le K.B. utilise pour les lavements et les sondes gastriques ; ceux qui viennent proposer des crayons et des encres de couleur, très demandés pour la comptabilité compliquée du bureau du K.B. ; à quoi s'ajoutent les thermomètres, les récipients en verre et les réactifs chimiques qui passent des entrepôts de la Buna aux poches des Hàftlinge pour aboutir au K.B. comme matériel sanitaire.
On s'accorde en effet à reconnaître qu'un pays est d'autant plus évolué que les lois qui empêchent le misérable d'être trop misérable et le puissant trop puissant y sont plus sages et plus efficaces.
Le résultat de cet impitoyable processus de sélection apparaît d'ailleurs clairement dans les statistiques relatives aux effectifs des Lager. A Auschwitz, abstraction faite des autres prisonniers qui vivaient dans des conditions différentes, sur l'ensemble des anciens détenus juifs — c'est-àdire des kleine Nummer, des petits numéros inférieurs cinquante mille — il ne restait en 1944 que quelques centaines de survivants : aucun de ces survivants n'était un Hàftling ordinaire, végétant dans un Kommando ordinaire et se contentant de la ration normale. Il ne restait que les médecins, les tailleurs, les cordonniers, les musiciens, les cuisiniers, les homosexuels encore jeunes et attirants, les amis ou compatriotes de certaines autorités du camp, plus quelques individus particulièrement impitoyables, vigoureux et inhumains, solidement installés (après y avoir été nommés par le commandement SS, qui en matière de choix témoignait d'une connaissance diabolique de l'âme humaine) dans les fonctions de Kapo, Blockâltester ou autre. Restaient enfin ceux qui, sans occuper de fonctions particulières, avaient toujours réussi grâce à leur astuce et à leur énergie à s'organiser avec succès, se procurant ainsi, outre des avantages matériels et une réputation flatteuse, l'indulgence et l'estime des puissants du camp. Ainsi, celui qui ne sait pas devenir Organisator, Kombinator, Prominent (farouche éloquence des mots !) devient inéluctablement un « musulman ». Dans la vie, il existe une troisième voie, c'est même la plus courante ; au camp de concentration, il n'existe pas de troisième voie. Le plus simple est de succomber : il suffit d'exécuter tous les ordres qu'on reçoit, de ne manger que sa ration et de respecter la discipline au travail et au camp. L'expérience prouve qu'à ce rythme on résiste rarement plus de trois mois. Tous les « musulmans » qui finissent à la chambre à gaz ont la même histoire, ou plutôt ils n'ont pas d'histoire du tout : ils ont suivi la pente jusqu'au bout, naturellement, comme le ruisseau va à la mer. Dès leur arrivée au camp, par incapacité foncière, par malchance, ou à la suite d'un incident banal, ils ont été terrassés avant même d'avoir pu s'adapter. Ils sont pris de vitesse : lorsque enfin ils commencent à apprendre Tallemand et à distinguer quelque chose dans l'infernal enchevêtrement de lois et d'interdits, leur corps est déjà miné, et plus rien désormais ne saurait les sauver de la sélection ou de la mort par faiblesse. Leur vie est courte mais leur nombre infini. Ce sont eux, les Muselmànner, les damnés, le nerf du camp ; eux, la masse anonyme, continuellement renouvelée et toujours identique, des non-hommes en qui l'étincelle divine s'est éteinte, et qui marchent et peinent en silence, trop vides déjà pour souffrir vraiment. On hésite à les appeler des vivants : on hésite à appeler mort une mort qu'ils ne craignent pas parce qu'ils sont trop épuisés pour la comprendre.
De même que ce que nous appelons faim ne correspond en rien à la sensation qu'on peut avoir quand on a sauté un repas, de même notre façon d'avoir froid mériterait un nom particulier. Nous disons « faim », nous disons « fatigue », « peur » et « douleur », nous disons « hiver », et en disant cela nous disons autre chose, des choses que ne peuvent exprimer les mots libres, créés par et pour des hommes libres qui vivent dans leurs maisons et connaissent la joie et la peine. Si les Lager avaient duré plus longtemps, ils auraient donné le jour à un langage d'une âpreté nouvelle ; celui qui nous manque pour expliquer ce que c'est que peiner tout le jour dans le vent, à une température au-dessous de zéro, avec, pour tous vêtements, une chemise, des caleçons, une veste et un pantalon de toile, et dans le corps la faiblesse et la faim, et la conscience que la fin est proche.
Une baraque de deux cents hommes est « faite » en trois ou quatre minutes, et un camp entier de douze mille hommes en un après-midi.
Les sélectionnés auront droit à une double ration. Je n'ai jamais su si c'était là une manifestation absurde de la bonté d'âme des Blockâlteste ou une disposition formelle des SS ; toujours est-il qu'à Monowitz-Auschwitz, durant l'intervalle de deux ou trois jours (et beaucoup plus parfois) qui s'écoulait entre la sélection et la partance, les victimes jouissaient de ce privilège. Ziegler tend sa gamelle, reçoit la ration normale, puis reste là à attendre. « Qu'est-ce que tu veux encore? » lui demande le Blockàltester. Autant qu'il puisse en juger, Ziegler n'a pas droit au supplément ; il le pousse de côté, mais Ziegler revient et insiste humblement : c'est vrai qu'on l'a mis à gauche, tout le monde l'a vu, le Blockàltester n'a qu'à consulter ses fiches ; il a droit à la double ration. Et quand il l'a obtenue, il s'en va tranquillement la manger sur sa couchette.
Encore faut-il s'estimer heureux qu'il n'y ait pas de vent. C'est curieux comme, d'une manière ou d'une autre, on a toujours l'impression qu'on a de la chance, qu'une circonstance quelconque, un petit rien parfois, nous empêche de nous laisser aller au désespoir et nous permet de vivre. Il pleut, mais il n'y a pas de vent. Ou bien : il pleut et il vente, mais on sait que ce soir on aura droit à une ration supplémentaire de soupe, et alors on se dit que pour un jour, on tiendra bien encore jusqu'au soir. Ou encore, c'est la pluie, le vent, la faim de tous les jours, et alors on pense que si vraiment ce n'était plus possible, si vraiment on n'avait plus rien dans le coeur que souffrance et dégoût, comme il arrive parfois dans ces moments où on croit vraiment avoir touché le fond, eh bien, même alors, on pense que si on veut, quand on veut, on peut toujours aller toucher la clôture électrifiée, ou se jeter sous un train en manoeuvre. Et alors il ne pleuvrait plus.
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